Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /2009 00:00

Vous allez lire une analyse, que je trouve remarquable, sur l'évangélisation en Kabylie publié sur le net "Esprit Bavard"..


Par Larbi Graïne (*)

Depuis quelques années déjà la question de l’évangélisation ne cesse d’alimenter les colonnes de journaux tant nationaux qu’étrangers, lesquels relayés par des sites Internet se font régulièrement l’écho de l’apparition en Algérie de nouvelles communautés évangéliques. D’aucuns ont pu penser que cette campagne menée tambour battant n’est que pure affabulation tant la polémique qu’elle a suscitée paraît participer de la stigmatisation d’une région particulière du pays. Pour autant l’Eglise d’Algérie a fini par reconnaître officiellement l’existence d’un mouvement de prosélytisme chrétien en direction des musulmans dont du reste elle a tenu à se démarquer. Sa première réaction a été de dégager la responsabilité des religieux qui y officient. Il ne reste alors qu’à admettre le caractère clandestin du mouvement. Sans préjuger de l’importance de ce mouvement, notre propos n’est pas d’essayer d’en percer le fonctionnement, ni de savoir pourquoi les gens se convertissent mais d’analyser les réactions auxquelles cette campagne a donné lieu. De notre point de vue l’évangélisation quelle que soit son importance, a bénéficié d’une sur médiatisation qui atteste d’une volonté d’instrumentalisation politique du phénomène.

Cela étant dit à travers cet écrit, nous entendons observer la neutralité par rapport aux choix individuels et collectifs en matière de religion, celle-ci étant une quête de la spiritualité insécable de la liberté de conscience et du libre arbitre. Il faut tout simplement laisser se dérouler le rouleau de l’histoire.


L’impérialisme américain, de retour par la … Kabylie 


La majorité des essais d’explication du phénomène évangélique donnent à voir une Algérie menacée par « une stratégie mondiale d’obédience néo-protestante américaine », autrement dit l’impérialisme américain qui repose jadis sur la puissance militaire et économique se meut en un impérialisme religieux qui a pour but de détruire l’islam. La Kabylie prend une place centrale dans ce schéma, elle apparaît comme l’instrument d’un plan visant à affaiblir l’Algérie. Elle est au centre du « choc des civilisations » au centre de cette confrontation inévitable entre l’islam et le christianisme, l’Orient et l’Occident. L’évangélisation mobilise ainsi un imaginaire qui cadre bien avec une religiosité manipulée, à la mesure de la capacité diabolique que prêtent, des millions de musulmans au pays de l’oncle Sam, allié d’Israël, honni et discrédité pour ses menées en Irak et ailleurs. « Se considérant lui-même comme un « chrétien renaissant » (Born Again Christians), George W. Bush s’est fixé publiquement pour objectif de « promouvoir une vision biblique du monde » depuis les attentats du 11 septembre 2001 », note Saâd Lounès (1). Aussi, les conversions paradoxalement apparaissent-elles de bricolage, manquant de sincérité puisqu’elles viennent en contrepartie de promesses d’exil, d’argent ou de visa. On insiste sur le caractère clandestin de réseaux tissant leur toile à l’échelle planétaire où les dollars coulent à flot. C’est une sorte d’Al Qaida américaine ou chrétienne qui a des appuis jusque dans les ambassades et à l’occasion des ramifications en France. L’imagerie qui prend ainsi forme sous des formes savantes et documentées allant jusqu’à donner des détails et des statistiques colle bien à l’air du temps puisqu’elle maintient l’islamiste invétéré dans son duel perpétuel avec Satan.


Brève chronologie des évènements


Dès l’année 2004 la campagne de conversion est signalée un peu partout dans le pays notamment en Oranie, dans le Constantinois et dans le Sud. Mais les officiels algériens dont le ministre des affaires religieuses, Bouabdellah Ghlamallah, évoquent le « prosélytisme chrétien en Kabylie ». La focalisation sur cette région ira alors crescendo.

Les premières alertes remontent selon nos propres recoupements à l’année 2000 où le journal El Khabar a fait état pour la première fois d’activités prosélytes au profit du christianisme. La polémique a ensuite enflé au plus fort de la révolte kabyle du Printemps noir. Un chef de parti, Mahfoud Nahnah a cru politiquement rentable de traiter Belaïd Abrika de « fils de Jésus ». Le point d’orgue du tapage médiatique parait être atteint lorsqu’en date du 15 mai 2004 une dépêche de l’Associated Press sous le titre accrocheur de « L’évangélisation gagnerait du terrain en Kabylie » fait le tour des agences de presse. Citant un « universitaire islamiste » du nom de Amar Haouli qui s’exprimait au cours d’un colloque organisé à l’Université des sciences islamiques de Constantine, la dépêche nous apprend l’existence de « 15 églises à Tizi Ouzou, fréquentées par 30,58 % des habitants de cette région ». Une région qui compte poursuit AP environ «  six millions d’habitants».  La dépêche d’AP est reprise partout dans le monde. La presse arabe et surtout saoudienne en fera ses choux gras réanimant la rengaine antiberbère ainsi que le souvenir d’un Maghreb dissident sous le lointain empire abbasside. Il n’empêche ladite dépêche fera retour chez nous puisqu’elle fera réagir Saâd Lounès qui commettra un article que publiera El Watan sous forme de contribution (2).

Quoi qu’il en soit les autorités algériennes prennent les choses très au sérieux. Le 20 mars 2006 le Parlement adopte une nouvelle ordonnance devant organiser l‘exercice des cultes autres que musulmans. Le nouveau texte énonce que les cultes autres que musulmans ne peuvent être tolérés que dans un cadre associatif et reconnu par l’Etat. Le texte prévoit également la création d’une commission nationale des cultes chargée de donner « un avis préalable à l'agrément des associations à caractère religieux et à l'affectation d'un édifice à l'exercice du culte ».

Mais pour l’opinion occidentale le gouvernement algérien a fait l’aveu de sa peur des conversions des Algériens musulmans à la religion chrétienne. Dans une déclaration à l’AFP, le  pasteur Hans Hauzenberger de l’Eglise protestante d’Algérie a posé cette question : « Si je discute autour d'un café avec un voisin musulman et que je parle de Jésus, cela sera-t-il considéré comme un acte de prosélytisme ? Tomberai-je sous le coup de cette loi ? » Le père Gilles Nicolas, proche de l'archevêque d'Alger, Mgr Henri Teissier a exprimé la même appréhension, il s’inquiète de voir « des gens mal intentionnés » tentés d’ « en faire un usage abusif ». L’ordonnance édicte « quiconque incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » peut encourir une peine allant de « deux à cinq ans de prison et un million de dinars d’amende ». Le rapport 2006 sur les libertés religieuses dans le monde du département d’Etat américain a jugé l’ordonnance contraire aux principes de la liberté de conscience et de religion. Le nombre de chrétiens vivant en Algérie selon le document américain ne dépasse pas les 5000. L’insécurité engendrée par le terrorisme « a conduit précise le même document de nombreux chrétiens et juifs à quitter le pays depuis 1992 ».


Retombées médiatiques de l’application de l’ordonnance


Il n’empêche, la Kabylie va revenir sur la scène médiatique à la faveur des péripéties entourant justement l’application de la fameuse ordonnance.
Dans son édition du 12 septembre 2006, El Khabar annonce le début de l’application de la nouvelle législation (soit 5 mois après son adoption), ce quotidien fait état de l’interdiction des activités d’un groupe de Français qui projetait d’organiser une conférence sur le christianisme évangélique à la nouvelle ville de Tizi Ouzou. La même publication, dans son édition du 4 septembre 2007 évoque la condamnation de cinq algériens accusés d’avoir prêché le christianisme dans les wilayas du centre. En janvier 2008 le même journal ébruitera une autre affaire, celle se rapportant à un directeur d’école relevé de ses fonctions par la direction de l’éducation de Tizi Ouzou pour « incitation au christianisme et non respect du programme scolaire ». Le ministre des Affaires religieuses Bouabdellah Ghlamallah a salué sur les ondes de la chaîne 2 de la radio nationale cette décision. Le journal Liberté du 19 janvier 2008 soutient que le directeur en question a nié les faits qui lui sont reprochés. Dans un entretien à El Khabar paru le 10 février 2008 Cheikh Bouamrane, président du Haut conseil islamique (HCI) a évoqué l’expulsion de jeunes Africains (3) suspectés d’évangélisation à Tizi Ouzou. Sur sa lancée il a indiqué avoir déposé plusieurs rapports à la Présidence qui « ont conclu que les évangélistes en Algérie n’agissent que dans le but de porter atteinte à l’Islam ». En outre El Khabar du 2 janvier 2008 donne la parole à Abderrahmane Chibane. Celui-ci déclare qu’ « il incombe aux autorités de faire face à l’activité de l’Eglise protestante qui sévit en Kabylie »

Le 4 février 2008, la chaîne 3 de la radio algérienne diffuse un reportage réalisé en 2007 sur l’évangélisation en Algérie. Cheikh Bouamrane, qui intervenait à la fin de l’émission estime que le phénomène du prosélytisme évangélique est devenu plus « visible » et plus « cynique » depuis quelques temps en Algérie. Le jour même où ce reportage radiophonique est diffusé, El Khabar ajoute un nouvel élément au dossier de l’évangélisation. 


Derrière l’évangélisation, le MAK


Alors que jusque-là on tenait comme responsables du prosélytisme chrétien les seuls étrangers, voici qu’entre en scène un nouvel accusé : le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) de Ferhat Mhenni. En effet El Khabar daté du 4 février 2008 rapporte le courroux du président de l’Association des oulémas, Abderrahmane Chibane, lequel accuse nommément le MAK d’être derrière le prosélytisme chrétien. Chibane traite le mouvement autonomiste de « vivier de l’action évangéliste qui tendrait à isoler la Kabylie du reste du pays ». Il demande au chef du gouvernement d’intervenir afin de « mettre un terme à une campagne qui vise à porter atteinte à la religion et aux symboles de l’Algérie ». En outre les partis berbéro – nationalistes, le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), jusqu’à tout récemment tenus pour représentatifs de la Kabylie sont brutalement relégués au second plan. On ne sollicite pas leur avis sur la question car aux yeux de beaucoup d’observateurs ils ne peuvent rivaliser avec le MAK, lequel incarnerait une sorte de « pureté kabyle ».


Mise en doute de la religiosité des Kabyles


Au fil des jours les allusions au danger « évangéliste kabyle » se multiplient. Ce que l’on s’attache à démontrer c’est qu’il est permis de douter de la religiosité musulmane de la population de la kabylie. Le quotidien Al Chourouk a rapporté que les habitants d’Aït Smaïl dans la wilaya de Bejaia se disputaient la viande de sanglier dont le prix était arrivé à hauteur de celui du mouton. A en croire El Khabar du 15 janvier 2008, des imams et des théologiens ont mené une enquête sur le terrain. Ils ont ainsi répertorié 17 raisons qui auraient joué en faveur des conversions.  Selon les enquêteurs religieux, les évangélistes ont trouvé un terrain propice en Kabylie du fait de la « non- assimilation des questions relatives à la foi et au fiqh (théologie). Autres facteurs évoqués : le  «  vide spirituel qui prévaut chez  beaucoup de jeunes de la région (…) l’existence de nombreux villages qui sont dépourvus d’imam pour la prière».

Ce qui est intéressant de souligner c’est que les enquêteurs évoquent d’autres régions du pays comme pour dire que la Kabylie ne détient pas l’exclusivité en matière de reniement de la foi islamique car en fait c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi apprend-on que les renégats courent aussi les rues dans les wilayas de Sidi Bel Abbès et Mascara. L'Est et le Sud-Est occupant le hit-parade de la croyance à en croire cet article de presse. Ainsi les pourfendeurs des évangélistes prennent le soin de masquer les relents de régionalisme que leur discours insidieusement distille. Mais à lire ces écrits récurrents qui pointent le « vide spirituel » et la « méconnaissance des questions de la foi » chez les Kabyles on se croirait revenu à la période coloniale.     


La montée au créneau des clercs


L’examen rapide de la chronologie des faits médiatiques révèle ceci : les responsables religieux comme par un accord tacite ont fait des déclarations publiques presque au même moment. A partir de janvier 2008, c’est le trio, Ghlamallah, Chibane et Bouamrane, qui alimentent la polémique qui va mettre sous les feux de la rampe les régions kabyles. Ce soudain accès de fièvre qui s’empare des sphères religieuses officielles intervient après une année de relative accalmie. En effet l’année 2007 a consacré l’avènement d’Alger capitale de la culture arabe, sans doute, cette manifestation a-t-elle incité nos dignitaires religieux à plus de modération et de retenue. Cela pourrait expliquer pourquoi le reportage sur l’évangélisation de la chaîne 3 n’a pu être diffusé en son temps. Ayant fait coïncider le démarrage de cette manifestation culturelle avec le jour de l’an berbère (12 janvier), les autorités ont cherché visiblement, durant toute l’année, l’apaisement en même temps que de pouvoir mêler les Amazighs à toutes les sauces arabes. Maintenant que les lampions de la fête orientale se sont éteints, les pauvres Kabyles sont renvoyés à leurs origines douteuses poussant les plus sensibles d’entre eux à exhiber en vain le nombre de mosquées dont on dit qu’il est le plus élevé en Algérie pour prouver qu’ils demeurent encore attachés à leur religion.  

On aurait pu s’attendre dans le cas de la Kabylie connue pour son particularisme linguistique  à l’ouverture d’un débat public sur la question de la minorité culturelle. Mais non. C’est de minorité religieuse comme si on était au Liban que nos clercs nous parlent. On fait tout comme si la minorité ne pouvait qu’être religieuse, comme si le particularisme linguistique et culturel kabyle ne suffisaient  pas par eux mêmes pour constituer une minorité. On en arrive ainsi au dernier épisode de la campagne médiatique relative à l’apostolat chrétien. Cette fois-ci c’est Bouabdellah Ghlamallah qui enfonce le clou en déclarant à El Khabar du 14 février 2008, que les prosélytes « viennent en Algérie non pas pour l’amour du pays ni pour l’amour du christianisme mais pour créer une minorité qui va donner argument aux puissances étrangères afin de s’ingérer dans nos affaires au nom de la protection des minorités. Autrement dit l’attaque évangéliste a pour but inavoué de susciter une minorité qui va revendiquer le droit à la protection ». Ces propos rejoignent ceux tenus par le président de l’association des oulémas sur le MAK. Ils ont ceci de commun qu’ils font allusion à une Kabylie en état de dissidence larvée. Mais, celui qui a développé les propos les plus savants est Cheikh Bouamrane. Il a soutenu sur les ondes de la chaîne 1 de la radio nationale que « les raisons des campagnes d’évangélisation (…) trouvent leurs racines dans le début de l’histoire coloniale du pays, plus précisément avec la campagne de l’église catholique et du cardinal Lavigerie».

La facture historisante de cette affirmation cache mal une contre-vérité. Si effectivement les campagnes d’évangélisation ont trouvé leurs racines dans le début de l’histoire coloniale, elles n’en appartiennent pas moins à ce même passé colonial. Les campagnes d’évangélisation actuelles étant motivées par d’autres considérations, lesquelles sont déterminées plutôt par le contexte sociohistorique de l’Algérie d’aujourd’hui. Le discours anti-évangélisation qui essaye d’occulter cette réalité repose sur la stigmatisation de l’islamité des Kabyles rappelant étrangement en cela la fantasmagorie coloniale – le mythe kabyle - de la fin du XIX e siècle. Mythe qui avait accompagné le prosélytisme sous l’occupation. Les clichés, les poncifs attachés à ce mythe ont fait l’objet via le système scolaire français d’une large diffusion dans la société colonisée. Est-ce que ce sont ces fantasmes coloniaux qui font retour chez nous ?


Retour du mythe kabyle


Le mythe kabyle a été forgé pendant la colonisation. Comme tout mythe, il est un langage. Dans le cas qui nous occupe, il consiste à dire grosso modo ceci : les Kabyles ressemblent aux Européens, leur islamité étant sujette à caution donc ils sont plus faciles à assimiler. Le mythe repose sur des thèses pseudo - scientifiques, nous verrons plus loin qu’en son aspect plus précisément religieux le mythe kabyle est antérieur à la colonisation. Au risque de schématiser, nous avons privilégié ici la description du mythe sous le rapport religieux étant entendu que dans les limites de cet article nous ne pouvons épuiser entièrement le sujet. En 1826 avant même le débarquement français de Sidi Ferruch, l’Abbé Raynal évoque dans ses écrits l’origine « nordique » des Berbères. Il déclare qu’ils ont des yeux bleus, des cheveux blonds et descendraient des vandales (4)

En 1847 le Colonel Daumas et le capitaine Fabar publient un ouvrage dans lequel ils opposent la « race arabe » à la « race kabyle », «  le peuple Kabyle, en partie germain d’origine écrivent-ils (…) a accepté le Koran, il ne l’a point embrassé…Contrairement aux résultats universels de la foi islamique, en Kabylie nous découvrons la sainte loi du travail obéie, la femme à peu près réhabilitée, nombre d’usages où respirent l’égalité, la fraternité, la commisération chrétiennes. » (5)  Une abondante littérature ne tarde pas à voir le jour, elle donne à voir le Kabyle comme étant un individu hésitant peu convaincu sur le plan religieux, prêt à abandonner l’islam pour peu que l’on s’occupe de lui. Les Kabyles écrit en 1857 le baron Aucapitaine sont « tièdes sectateurs de Mahomet» (…) « leurs villages ressemblent avec leurs toitures rouges, à nos bourgs de France, ils portent tatouée une croix…et leur jour férié, c’est le dimanche ! » Il conclut en déclarant : « Dans cent ans, les Kabyles seront français ! » (6)   Le mythe a été élaboré par les colons européens pour inciter les autorités coloniales à déployer des efforts en vue de christianiser ces « bons sauvages » de Kabyles. N’ayant rien à coloniser en Kabylie, la région étant entièrement montagneuse et donc très pauvre en terres cultivables, les Français veulent coloniser les esprits. D’où dans un premier temps la tentative d’évangélisation et dans un second temps la scolarisation plus poussée par rapport au reste de l’Algérie. Connu pour être pourfendeur du « Royaume arabe » si cher à Napoléon III, le docteur Warnier écrit le plus sérieusement du monde que « les Berbères du Djerdjera montraient les plus heureuses dispositions pour un retour complet au christianisme ». (7) Prônant l’assimilation Warnier étonnera certainement plus d’un Algérien aujourd’hui lorsqu’il note que les âarouch « descendent du municipe romain » (8) Gastu, député d’Alger, soutient en 1884 que les Kabyles peuvent aisément « fusionner avec les Européens tant leurs mœurs ont des affinités avec les nôtres » Quant à Camille Sabatier il parait s’enthousiasmer en soutenant que celui « qui dicta les canouns kabyles fut non pas de la famille de Mohammed et de Moïse, mais de celle de Montesquieu et de Condorcet ». Plus loin il lâche sa vérité « en réalité, écrit-il le Kabyle est essentiellement anticlérical. Ses canouns sont la négation la plus énergique des principes de l’Islam ». (9)

C’est grâce à cette propagande que les partisans de l’assimilation des Kabyles finissent par convaincre les autorités de la nécessité d’envoyer en Kabylie des missionnaires pour évangéliser les populations locales.  Le mythe kabyle nous dit l’historien Charles-Robert Ageron s’était tellement diffusé dans l’opinion que lorsqu'éclate l’insurrection de 1871 sous l’égide d’El Mokrani, personne ne s’avise qu’il s’agit d’une révolte kabyle.
C’est à lumière de ces développements que peut s’éclairer l’entêtement de nos dignitaires religieux à jeter à la vindicte populaire ces Kabyles- qui comme le dit le rapport de la commission Ghlamallah dépêchée en Kabylie,- souffrent du «  vide spirituel » et « n’assimilent pas les questions relatives à la foi ».


L’évangélisation sous la colonisation


La famine qui sévit pendant l’hiver (1867 à 1868) « l’une des plus meurtrières qu’ait jamais connues l’Algérie » (10)  est la conséquence de la destruction des tribus, lesquelles en perdant leurs terres par expropriation coloniale, s’en vont errer dans le pays sans ressources, bientôt frappées de plein fouet par une sous-nutrition généralisée. Seul le bastion kabyle échappe à cette grande misère. Le climat humide a éloigné la sécheresse qui sévit ailleurs, et la couverture végétale a permis l’emmagasinement de l’eau. Arc-boutés à l’arboriculture, l’élevage et l’artisanat, les Kabyles ont pu ainsi se soustraire aisément à la crise. Il est vrai comme on l’a dit plus haut le caractère accidenté du sol n’a pas permis à la colonisation de prendre pied, c’est pourquoi la Kabylie contrairement au reste de l’Algérie, a pu garder intactes ses structures tribales. (11) 500 000 personnes mourront de cette terrible famine soit le 5e environ de la population de l’époque. L’errance et l’éparpillement des tribus jetteront dans les rues sa meute de mendiants et d’orphelins. C’est ce moment que choisira le cardinal Lavigerie « qui était alors au clergé ce que le maréchal Bugeaud était à l’armée d’Afrique » (12) pour entamer sa campagne d’évangélisation. Il accueille des centaines d’orphelins qu’il place à Ben Aknoun et refusera de les rendre aux familles qui les réclamaient. La nouvelle de l’évangélisation provoque une émotion religieuse à travers toute l’Algérie mais c’est la Kabylie qui s’en émeut le plus vivement parce que précisément elle est moins affectée par la paupérisation qui s’est répandue dans le reste du pays. Mostefa Lacheraf dans L’Algérie, nation et société cite le voyageur Clamageran qui écrit « quand la famine décimait les populations arabes, des milliers de vagabonds vinrent chercher refuge en Kabylie ; beaucoup succombèrent aux souffrances qu’ils avaient endurées ; tous furent accueillis et soignés fraternellement ; aucun d’eux ne mourut de faim sur le sol kabyle » (13)   Selon l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (14), en tout quelques 6000 vagabonds venus de toutes les régions d’Algérie ont séjourné dans les montagnes kabyles.  

Aveuglé par le mythe berbère, Lavigerie « était pleinement convaincu qu’entre Kabyles et Français, le même sang, la même origine romaine, la même marque chrétienne créaient des liens providentiels ». (15)  Pendant la période comprise entre 1873 et 1879 il crée cinq postes des Pères Blancs en Kabylie en dépit de protestations des familles.  Mais il doit déchanter sur le terrain. Face à l’indifférence générale, Lavigerie fabrique de fausses demandes d’évangélisation, qu’il fait passer pour des réclamations émanant des tajamat (assemblées de village). Soupçonné d’avoir écrit aux jésuites un amin a failli être lapidé le 12 juin 1868 par 10 000 Kabyles au marché des Aït Menguellet. « Malgré les efforts des missionnaires écrit Ageron et les espérances de Mgr Lavigerie qui croyait à une dissolution de la foi musulmane, cette (…) tentative d’apostolat développée entre 1873 et 1879 fut un échec total ».  (16)

Pour autant l’effort de christianisation sous Lavigerie avait ciblé surtout les enfants orphelins. On sait que 1753 jeunes orphelins avaient été recueillis dans une des fondations du cardinal. (17)  L’histoire de Fatma Aït Mansour qui a enfanté les écrivains Amrouche (18) (Taos et Jean El Mouhoub), est la parfaite illustration de cette christianisation précoce qui le plus souvent se fait à l’insu des proches, quand ce n’est pas en raison d’un destin de femmes opprimées au sein d’une société profondément démantelée du fait de la violence coloniale. (19)  Au demeurant toutes les tentatives de conversion des adultes sous la colonisation avaient échoué.

La mésaventure qu’a endurée le Père Creuzat mérite d’être rapportée. L’abbé Creuzat, jésuite établi à Fort-National (Larbaa Nath Irathen) est arrivé en Kabylie à l’époque de Lavigerie, tout enthousiasmé à l’idée de pouvoir accomplir une tâche aussi noble que le catéchisme. Il se mêle aux montagnards du Djurdjura qui se montrent réceptifs à son discours. Mais en réalité par leur attitude feinte, ils entendent ainsi profiter au maximum des largesses du curé qui leur apportait de vieux vêtements. L’abbé est content, il s’en va en courant, il revient accompagné de militaires qu’il veut rendre témoins du succès de son apostolat. Les montagnards viennent au devant de lui et invitent le clerc à s’asseoir sur une banquette recouverte de paille qui dissimulait une couche d’excréments. Creuzat prend place. C’est comme cela que les Français ont été édifiés sur « les dispositions réelles des Kabyles à l’égard de l’évangélisation ». (20)

Tout compte fait l’évangélisation n’a touché que de petites poches sans importance. La seule église qui a fonctionné jusqu’à l’indépendance nous dit l’historien Alain Mahé (21)  est située aux environs de Boghni. Un missionnaire protestant du nom de Charles Marsh qui y a officié, a publié en 1985 un livre sous le titre Impossible à Dieu  dans lequel il fait preuve d’un racisme incroyable envers les Kabyles, parce qu’ils se montrent indifférents à son catéchisme. Il décrit ceux-ci comme les créatures de Satan.


Arabo-islamistes – berbéristes, la persistance d’un face-à-face


Ce n’est donc pas l’évangélisation en tant que telle qu’il faut aller chercher jusqu’en période coloniale. En fait Bouamrane se trompe d’objet. C’est plutôt le discours sur la berbérité, l’idée que se font les arabophones de l’islamité des Kabyles en particulier et des berbérophones en général. Certes cette idée a préexisté à l’arrivée des Français comme nous le disions plus haut mais c’est pendant la période coloniale qu’elle a été formalisée et intellectualisée. C’est en somme la partie du mythe kabyle forgée par les Algériens non kabyles. Si les Algériens non kabyles jugent le Berbère comme un musulman douteux, c’est pace qu’ils estiment qu’il n’est pas assez arabisé. Le mythe kabyle s’enrichit donc d’une donnée sous-tendue par une logique psycholinguistique : je suis locuteur de langue arabe donc je m’autorise à juger de l’islamité du locuteur non arabe. Pour moi qui suis investi de la légitimité généalogique et juridique que me confère mon parler arabe, le Berbère ne pourrait devenir véritable musulman que lorsqu’il s’arabisera complètement, que lorsqu’il cessera de faire usage de son idiome maternel. (22) La conversion religieuse n’est validée que lorsque se réalisera la conversion linguistique. Le Chaoui deviendra un véritable musulman que lorsqu’il ne parlera plus le chaoui, le Kabyle deviendra un véritable musulman que lorsqu’il ne parlera plus kabyle, etc. La prière ne peut-être envisagée et considérée comme légale dans une langue autre que l’arabe, celui qui ne comprend pas cette langue n’est pas en mesure de perpétuer la religion. Comme le souligne Kamel Chachoua dans L’Islam kabyle (23), la Kabylie est « toujours perçue comme insuffisamment et superficiellement islamisée, voire même à convertir sur le plan religieux ».

Lorsque dans les années 1990 Cheikh Ahmed Hammani animait la rubrique Fatawi (prêches) dans le journal Al-Aqida, il reçoit un courrier d’un imam de Boudjellil, un village de Petite Kabylie. L’imam demande au cheikh s’il est permis et licite de faire le prêche du vendredi en langue amazighe car argue-t-il 95 % de la population ne comprend ni ne parle l’arabe. « La langue amazighe répond Hammani est la sœur de l’arabe, son amie, et aucune n’est concurrente de l’autre. On peut les utiliser ensemble sans problèmes. Tu peux donner en amazigh une partie de ta leçon après l’avoir fait en langue arabe ; mais le prêche, non ; non lui c’est en arabe que tu dois le dire, le contenu en amazigh. (…) si l’on vous autorise aujourd’hui à faire le prêche en langue amazighe, demain Satan va vous souffler l’idée de nous demander l’autorisation de réciter la Fatiha (verset d’ouverture) en langue amazighe. » (24)    

Pour revenir à la dépêche d’AP citée plus haut, précisons qu’elle nous apprend aussi que « 10 000 livres du Coran traduits en tamazight (langue berbère) ont été distribués par la cellule de lutte contre l’évangélisation ». En somme il a fallu la pression évangélique pour qu’on se résolve à traduire peut-être à contrecœur même le texte coranique en langue amazighe. Pourtant les Berbères veulent vivre leur islamité à l’intérieur de leur amazighité si l’on peut dire ainsi. L’anthropologue Ernest Gellner note que « les Berbères sont sincèrement et profondément musulmans mais ils le sont à leur manière. Ils ont été islamisés mais en retour, ils ont berbérisé l’islam ».  (25)

En tous les cas le refus d’accorder à l’expression culturelle berbérophone la liberté de choisir sa propre graphie renvoie au même blocage. L’adoption d’un code écrit autre que celui d’Al Moutanabi signifie un écart par rapport à l’islamité, d’où cette insistance sur l’alphabet arabe plutôt que sur le tifinagh. Si l’on doit convoquer le mythe kabyle, passons sur les airs pantois que suscite la seule évocation des caractères latins. On est au cœur du problème, la vision erronée a découlé de l’association du couple alphabet latin/le fait d’être non musulman. C’est vraiment s’attaquer au processus de légitimation du pouvoir en place que de proposer un système d’écriture qui échappe à la sphère religieuse. Pour autant toute culture est sous-tendue par une raison graphique pour reprendre la notion de Jack Goody. C’est dire que la question linguistique ne pourra trouver sa résolution que dans le cadre d’un système démocratique.

Cela étant dit, il a existé un courant berbériste, resté méconnu, c’est celui qui a tenté de faire la synthèse entre amazighité et islamité. Un courant qui prône l’identité islamique tout en entretenant le particularisme kabyle. Le premier écrivain kabyle justement qui ait jamais écrit sur le domaine berbère, en est l’un des chefs attitrés, il s’appelle Saïd Abu-Yaâla, il est l’auteur d’un essai historique qu’il a rédigé en arabe : Tarikh Zawawa (Histoire des Zouaoua) (26) . Aussi a-t-il préconisé la mise en place d’ « assemblées de musulmans » régies par la charia au niveau de chaque village kabyle. En somme une forme d’islam berbère radical qui repose sur les antiques morphologies villageoises. A distinguer de l’islahisme badisien en ce sens que ce dernier ne peut se concevoir sans l’arabisation. Cet « islamisme berbère » n’a pu en définitive se frayer une place en raison de l’adhésion massive des Kabyles au mouvement indépendantiste de Messali Hadj et de leur engagement par la suite dans le Front de libération nationale (FLN). 
Que conclure ?     

Le quotidien Le Jeune Indépendant du 6 mars 2008 a republié un article paru en janvier 2007 de la journaliste londonienne Deborah Meroff sur la christianisation en Algérie. Sous le titre « Le temps de Dieu pour l’Algérie » (27), l’article en question reproduit d’une façon remarquable les principaux mythèmes liés à la fantasmagorie coloniale. La journaliste note que « les Kabyles Berbères ont eu des racines chrétiennes et n’étaient pas considérés comme d’infaillibles musulmans – ils mangent du porc et boivent de la bière ». Ainsi le mythe kabyle après avoir été fécondé sous les plumes françaises passe dans toute sa fraîcheur sous les plumes anglaises « l’amertume de la Kabylie contre tout ce qui vient de l’Arabe a pavé la route pour une formidable renaissance du christianisme » poursuit la journaliste qui s’empiffre de « tenues occidentales et même (…)  des jeans », de « cybercafés (…) pleins à craquer (…) et d’antennes paraboliques ». La journaliste, qui regarde à travers le prisme déformant du mythe kabyle croit rendre compte de la spécificité berbère et est loin de soupçonner qu’elle est en train de décrire d’un trait l’ensemble de la société algérienne.

Si l’évangélisation a fait tant de bruit c’est qu’elle entre en résonance avec la perception que s’est forgée depuis des années voire des siècles l’élite arabophone ou arabisée de l’islamité du Berbère ou du Kabyle. Lorsqu’on accuse insidieusement les Kabyles d’être des musulmans superficiels on peut fabriquer une scène qui montre bien qu’on ne les jette pas aux gémonies puisque les « autres » c’est-à-dire les non berbérophones y apparaissent lotis à la même enseigne. En fait il s’agit d’un déguisement qu’on sait inopérant: car l’arabophone prisonnier du mythe kabyle croit que son semblable est moins susceptible de dévier des formes canoniques en matière de religion que son compatriote berbérophone. D’où le fait qu’on regarde toujours du côté de la Kabylie lorsqu’on prononce la condamnation d’un dignitaire chrétien à Oran. Quelle différence y a-t-il entre la zawiya de Hadj Belkacem des Aït Yenni et la zawiya de Sidi Lakhdar Benkhlouf de Mostaganem ?

Quoi qu’il en soit, si le colon français a jugé le Berbère comme un musulman douteux c’est pour justifier sa christianisation. Près de cinquante ans après l’indépendance, force est de constater la prégnance et la persistance du mythe kabyle. Bizarrement ce mythe continue de travailler aussi bien ceux qui estiment qu’il faut davantage arabiser et islamiser les Kabyles que ceux qui veulent les convertir à la religion du Christ.
À l’aube du XXIe siècle en épousant les contours d’un discours antiévangélique, le débat politique en Algérie s’est réduit à une facture des plus affligeantes. Alors que depuis l’indépendance le pays a connu les mutations les plus décisives et les bouleversements les plus profonds, des religieux fonctionnaires de l’Etat s’échinent à livrer bataille à une bande d’ « indigènes » d’une espèce nouvelle. Le discours antiévangélique emprunte à la technique discursive coloniale c’est-à-dire à une époque où l’Etat national était inexistant. Ce discours offre la possibilité de faire de l’islamisme à bon compte lors même qu’il est au plus bas de sa côte. Il est presque tentant de dire que ceux qui entendent ainsi profiter de cette aubaine pour réactiver l’intégrisme religieux agissent de la sorte sans qu’ils sachent les véritables desseins des gens du pouvoir qui les y encouragent. Pendant ce temps la Kabylie, coincée entre les évangélistes à droite, et les terroristes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à gauche, semble étrangement affectionner les extrêmes. Mais comment des clercs qui peuvent le moins face au GSPC, peuvent-ils le plus face aux évangélistes ?  


(*) Journaliste

  (1) El Watan du 26 juillet 2004.
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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /2009 00:00

Les parents se plaignent de plus en plus de leur incapacité à gérer les conflits avec leurs enfants. Des parents qui sont parfois désarmés et impuissants devant les comportements violents de leur progéniture. Les enfants sont-ils alors devenus des monstres ? Il y vingt ans, la question de l’autorité ne se posait pas réellement dans notre société car les générations précédentes étaient élevées de façon autoritaire et rigoureuse dans une culture traditionnaliste. Les rapports parents-enfants se sont transformés avec l’arrivée de l’école fondamentale. De plus, la démocratisation de l’école a permis à tous les Algériens de poursuivre des études parfois poussées. Nous assistons ainsi à la montée d’une nouvelle classe sociale, la classe moyenne, qui tente d’adopter une nouvelle méthode d’éducation et par conséquent à l’apparition de nouveaux rapports entre les membres de la famille. Ceci peut varier d’une famille à l’autre et d’un milieu à l’autre car cette modification du rapport est en lien avec de nouveaux facteurs apparus dans notre société. Dans son dernier ouvrage, le sociologue Nacer Djabi[1] a consacré un chapitre sur la modification du rapport d’autorité entre le père et le fils. Cette modification est liée à la réussite économique : le père n’était pas « kafeze » (assez débrouillard) alors que son fils a réussi à rapporter de l’argent à la maison. De par ce fait, il se permet d’imposer sa logique et sa loi. Désormais, le père n’arrive plus à garder sa place naturelle au sein de sa propre famille. Les rapports de force se sont renversés entre les deux générations. Le sociologue nous donne quelques exemples : c’est souvent le fils autoritaire qui impose à ses sœurs et parfois même à sa mère les règles de conduites et les tenues vestimentaires à porter. Il peut, par exemple, leur imposer de porter le voile ou d’arrêter leurs études et de travailler. Le père est souvent sollicité par ses filles et parfois par leur femme pour mettre un peu d’ordre, mais devant le fils autoritaire (le nouveau dictateur), le père n’a plus de contrôle car il n’aurait plus les moyens de subvenir aux besoins de la famille dans le cas où ce fils quitterait le domicile familial. Face à son impuissance, le père perd sa place naturelle au sein de la famille traditionnelle algérienne. En perdant sa place, l’autorité et les valeurs morales se métamorphosent entre les générations et la transmission des valeurs intergénérationnelles est interrompue. Ce qui peut expliquer en partie le retour à la source morale religieuse (imprégnée par la religiosité traditionnelle, étrangère à la pratique traditionnelle locale).

 

Qu’est-ce qu’un enfant roi ? Un enfant roi, c’est l’enfant tyran qui dicte sa loi, qui met le souk dans la maison, qui mange comme un cochon, qui dort dans le lit de ses parents, qui se montre stressant et parasite. Souvent, il manipule tout son petit monde pour arriver à ses fins. C’est un enfant dont l’éducation renforce son égocentrisme et où la frustration n’existe pas. Il demande plus d’affection et plus d’attention. Dans les pays occidentaux, des lois empêchent les parents de donner des fessées à leur propre progéniture, la parole de l’enfant est mise au même niveau que la parole de l’adulte, l’enfant peut composer un numéro vert pour accuser ses parents d’attouchements et de maltraitance, etc. Certes, il existe des parents maltraitants mais ne doit-on pas remettre en question la parole de l’enfant ? La vérité sort-elle forcément de la bouche des enfants ? Le procès d’Outreau, dans le Nord de la France, où des enfants ont accusé des adultes d’actes de pédophilie et toutes les conséquences qui ont suivi, élucident partiellement cette question.

L’enfant n’est pas un saint comme nous le pensions. A force de le stimuler avec divers moyens, les jeux électroniques, les séries télés et l’accès à Internet, l’enfant dispose de moyens pour traiter l’information, mais moralement il n’est pas encore assez mature pour distinguer le bien du mal, cette conscience n’est pas assez développée chez lui. Ceci peut être expliqué sur le plan neurologique et cognitif par l’inachèvement de la structure cérébrale et du système cognitif.

 

En France, il y eut tout un débat sur la question, suite à une gifle donnée par un professeur à un enfant de 11 ans, après que ce dernier l’ait traité de « connard ». Le débat était mitigé entre les pour et les contre cette gifle. Cependant, les spécialistes en psychologie, même les philosophes, sont unanimement d’accord avec le professeur. Ils soulèvent le problème de l’autorité dans la société occidentale en général et particulièrement en France. Certains pensent qu’à cause de la génération 68, pour qui « il est interdit d’interdire », l’autorité est en perdition. Selon Caroline Thompson[2], psychanalyste et thérapeute familiale, « soixante-huit, c’est toute une génération qui s’est construite sur la rupture avec les aînés, rupture d’autant plus radicale qu’elle refuse de reconnaitre la dette qu’elle avait envers eux, toute dette étant par définition négative à ses yeux. Aujourd’hui encore nous vivons, écrit-elle, dans cette illusion d’une génération spontanée qui s’étant en quelque sorte autoengendrée, ne doit rien à personne. Ainsi, non seulement nous n’avons plus d’avenir (…), mais le passé nous fait aussi défaut ». S’ajoute à cela la série d’émissions de Françoise Dolto « Lorsque l’enfant paraît » qui, selon certains spécialistes, a contribué à l’émergence de l’enfant roi ou enfant tyran. Cette question d’autorité a même été un sujet de débats lors des élections présidentielles 2007 où Ségolène Royal parlait d’ordre juste et d’encadrement militaire alors que Nicolas Sarkozy préconisait un dépistage précoce des enfants turbulents pour éviter la survenue de comportements délinquants à l’adolescence.

 

Selon Aldo Naouri[3], auteur d’un best-seller controversé[4], « Les enfant n’ont pas pris le pouvoir ! On le leur a donné ! C’est pourquoi, et je l’assume, déclare-t-il, j’écris qu’il faut élever les enfants sur un mode dictatorial, « fasciste » même, pour en faire plus tard des démocrates. Car, selon lui, si on les élève de façon démocratique, on en fera assurément plus tard les pires fascistes. (…) Les ordres donnés aux enfants ne doivent pas être expliqués, ils doivent être exécutés. Un ordre est un ordre ». Ce n’est pas un militaire qui dit cela, mais c’est un pédiatre de renom. Car selon lui, « Si le parent cherche l’acquiescement, il fait de son enfant un juge, le conforte dans le dépoilement de sa toute-puissance et inverse la hiérarchie rassurante dont il a besoin ». Ainsi, il déconseille aux parents d’être le copain de leur enfant, car « être un copain avec ses propre enfants, c’est la pire maltraitance que l’on puisse leur infliger », dit Aldo Naouri.

 

Qu’en est-il des enfants algériens ? Ceci sera l’objet d’un prochain article.

 

Yazid Haddar



[1] Cf. L’Algérie : Etat et élite, 2009. Ouvrage en arabe non traduit en français. Un ouvrage très important sur le plan sociologique sur la formation de notre élite.

[2] Cf. La violence de l’amour, Hachette Littérature.

[3] Le Nouvel Observateur N° 2277, 22juin-2 juillet 2008.

[4] Eduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui, 2008.

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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /2009 00:00

Chaque semaine, la presse nationale nous rapporte des informations sur la violence et, semble-t-il, cette violence est devenue le seul langage dans notre société. Des kidnappings, des assassinats à la hache à profusion, des personnes poignardées pour des raisons futiles. La violence devient-elle le seul mode d’expression? Sommes-nous devenus insensibles à la violence ? La violence est-elle banalisée ? Que penser alors de la mort ? Mais quand la violence touche des enfants, ceci est encore plus alarmant. Marcel Conche parle du mal absolu lorsque la violence les touche. Selon lui, c’est la souffrance, dans ce qu’elle a d’intolérable, d’injustifiable, la souffrance sans recours, sans médiation, sans défense. Le pire, c’est la souffrance des enfants. Qu’est-ce que le mal absolu ?[1] C’est un mal, répond Marcel Conche avec Kant, tel « qu’une sagesse ne peut permettre ou désirer ni comme fin, ni comme moyen ».

 

Et pourtant, dans notre société, ce mal absolu existe, même si ce sont des cas isolés, mais les faits sont là ! Le cas de l’enfant de Aymen[2] de la Wilaya de Souk Ahras, cet enfant de dix ans, brulé à 25% et torturé à mort par trois jeunes, ses propres voisins. Ces jeunes sont-ils déshumanisés ? Sont-ils des monstres vivants ? La mort de cet enfant devrait susciter un débat national sur la violence dans notre société et sur les raisons qui font que nos jeunes sont violents à ce point. Les agresseurs d’Aymen devraient être jugés sévèrement et leur procès devrait être exemplaire et médiatisé. Et la société devrait manifester sa solidarité avec la famille de la victime qui semble désorientée. Les dernières statistiques de la gendarmerie nationale [3]sur les agressions sexuelles sur les mineurs sont alarmantes. Pour les seuls premiers trimestres de l’année dernière, on a enregistré 179 cas. Au premier trimestre de cette année, 193[4] cas d’abus sexuel sur mineurs - 76 garçons et 113 filles - ont été enregistrés. Ces chiffres prennent en compte uniquement les agressions qui sont déclarées, mais combien d’enfants et de familles préfèrent se taire plutôt que de dénoncer ? Plus de 840 enfants auraient été kidnappés en Algérie depuis 2001[5]. Sans oublier les enfants nés illégalement (c’est-à-dire hors mariage), leur sort reste toujours tabou dans notre société et pourtant, ce sont des femmes qui ont été violées ou ont été victimes de relations incestueuses, mais aussi parfois lors de relations amoureuses avec un homme incapable de respecter ses engagements. Dans une étude[6] sur l’attouchement sexuel dans cinq willayas, réalisée par le centre de recherche d’économie appliquée pour le développement, les résultats sont alarmants dans certaines régions isolées (22,2% dans une willaya du sud). La tranche d’âge la plus touchée se situe entre 6 et 12ans, c’est-à-dire à l’école. S’ajoutent à cette violence physique celle que subissent 10%[7] des élèves obligés de déserter l’école pour subvenir aux besoins de leur famille en pauvreté. Et la liste est encore longue…

 

Certes, les années quatre-vingt-dix ont laissé et laissent encore des séquelles sur l’ensemble des domaines qui touchent le quotidien des Algériens. Sur le plan individuel, l’Algérien n’est pas encore guéri de tout ce qu’il a vécu. Il faudra deux décennies pour que la violence cesse sur le plan mental à condition que ces personnes soient prises en charge. Nous assistons cependant, les mains croisées, à l’absence de politique claire et de stratégie nationale pour faire face à ce fléau. Il semble que le gouvernement actuel a plus urgent à faire que de s’occuper de la génération future. Comme d’habitude, le gouvernement algérien a remis aux calandres grecques cet aspect, c’est-à-dire la prise en charge des enfants victimes de violence ou qui ont assisté à des scènes de violence. L’aspect émergé après la réconciliation nationale est celui de la légitimation de la violence sur le plan moral. La réconciliation nationale devrait œuvrer à l’arrêt de la violence, pas seulement physique, mais aussi sur le plan éthique. Ceci pourrait se faire par la multiplication des rencontres populaires lors desquelles des témoins et victimes de cette violence livreraient leurs témoignages et ceci devrait être organisé par des associations civiles et médiatisées par les médias lourds, en l’occurrence l’ENTV. Si le gouvernement actuel poursuit cette politique du « tout va bien et nous maîtrisons tous », les actes de violence sur les enfants autant que sur les personnes faibles comme les femmes et les personnes âgées, vont encore durer et ce sont de futurs candidats à l’exil. Autrement dit, le phénomène de harraga va encore s’amplifier car, si nous essayons d’analyser ce phénomène, nous nous rendons compte qu’il s’agit aussi d’une forme de violence, contre soi et contre les politiques.

 

Il existe un numéro vert au niveau d’Alger et cette initiative devrait être généralisée au niveau national. D’autre part, il devrait y avoir des institutions pour prendre en charge ces enfants, pas seulement des cellules d’écoute, mais aussi des centres socio-psychologiques au niveau de chaque commune, pour répondre aux besoins de la population. Ces centres devraient travailler avec les centres d’accueils pour les enfants, les femmes, les personnes âges, etc.  Dans ces centres, on trouverait des psychologues, des assistantes sociales, des éducateurs spécialisés, des médiateurs et des conseillers juridiques. Ces centres prendraient en charge en premier lieu les cas urgents mais répondraient également, statistiques à l’appui, aux besoins de la population. De plus, les cours d’éducation civique devraient intégrer dans leur programme un chapitre sur les droits de l’enfant. Et la société civile devrait sensibiliser les parents et avertir les autorités en cas d’actes déviants. Mais le statu quo actuel nous indique tout le contraire, car on ne sent pas la volonté du gouvernement pour l’émergence d’une société civile. Il veut tout contrôler au risque de tout perdre. Que reste-t-il à faire ?

 

 

Yazid Haddar.

Auteur d’un roman « le hasard parlant », 2009.

Et d’un essai « l’Algérie en attente » aux éditions Edilivre, Paris 2009.

 



[1] Cf. La préface écrite par André Compt-Sponville au livre du Marcel Conche, Orientation Philosophique. P10.

[2] Cf. Chourouk du 13/08/09.

[3] Nous remercions la gendarmerie nationale pour les statistiques qu’elle nous fournit chaque année et nous souhaitons que ce genre de statistiques soit publié régulièrement par les différentes institutions.

[4] Cf. Chourouk du 1/06/09.

[5] Cf. El-Watan du 1/06/09.

[6] Cf. El-Khabar du 30/04/09.

[7] Idem note 3.

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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /2009 00:00

c'est un article publié dans le quotidien Algérie news du 02/09/09.

قررت النقابة الوطنية للأخصائيين النفسانيين رفع دعوى قضائية ضد كل من وزارة الصحة ومديرية الوظيف
العمومي لإخلالها بتنفيذ ما تنص عليه بعض البنود التي تضمنتها الاتفاقيات الموقعة بين الأطراف الثلاثة خاصة ما تعلق منها بالقانون الخاص بالسلك·
وحسب ما أوضحه رئيس النقابة خالد كداد، في تصريح لـ ''الجزائر نيوز''،

فإن النقابة باشرت العملية المتعلقة بقرار مقاضاة كل من وزارة الصحة ومديرية الوظيف العمومي الأولى بسبب إخلالها ببنود الاتفاق المبرم بين الطرفين الخاص بمقترحات النقابة فيما يخص القانون الخاص بهذه الفئة من العمال، والذي يحمل توقيع الطرفين، أما الثانية فبسبب عرقلتها لصدور القانون الأساسي·

وتساءل المصدر ذاته عن عدم صدور القانون الخاص بالقطاع في الجريدة الرسمية بالرغم من مصادقة الحكومة عليه مثلما سبق وأن أعلنت عنه الوزارة الوصية التي انتقد طريقة تعاطيها مع الوضعية التي يتواجد عليها الأخصائيون النفسانيون خاصة مع موافقتها على قرارات مديرية الوظيف العمومي دون إشراك الشريك الاجتماعي فيها·  واتهم رئيس النقابة وزير الصحة بالتلاعب بوضعية الأخصائيين النفسانيين من خلال التماطل في معالجة ملف المنح والتعويضات إلى غاية اليوم، مؤكدا أن تأخر فتح هذا الملف وعدم تحديد موعد للثلاثية وبقاء 30 قانونا أساسيا حبيس أدراج مديرية الوظيف العمومي من شأنه أن يرسم صورة سوداوية لما سيكون عليه الدخول الاجتماعي المقبل من خلال فتح كل الأبواب أمام الاحتجاجات وفي كل القطاعات·

واستنكر رئيس النقابة عدم استفادة الأخصائيين النفسانيين من أي منحة على غرار ما تتمتع به باقي القطاعات، كاشفا عن جمعية عامة استثنائية سيتم عقدها بعد عيد الفطر ستخصص لمناقشة الوضع التي يتواجد عليه 3360 أخصائي·

وتتمثل مطالب الأخصائيين النفسانيين، في ضرورة إشراك النقابة التي تمثلهم في صياغة القانون الأساسي الخاص بهذه الفئة، وكذا تصنيف مهنة الأخصائي النفساني ابتداء من الدرجة 13 ضمن المجموعة (أ) يعني بكالوريا زائد خمس سنوات تكوين جامعي كحد أدنى لممارسة المهنة، بالإضافة إلى إعداد نظام منح وتعويضات يتناسب مع الظروف الخاصة المرتبطة بالممارسة المهنية اليومية·

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Mercredi 5 août 2009 3 05 /08 /2009 00:00

Les dernières élections présidentielles de la République Islamique Iranienne et la crise qu’elle a engendrée nous donnent un bel exemple de l’évolution du système politique iranien. Par conséquent, la religion et la politique sont, semble-il, inconciliables. Depuis la Révolution conduite par le guide l’Ayatollah Khomeyni en 1979 contre le chah, l’Iran n’a connu une telle contestation. Des manifestations ont lieu un peu partout sur le territoire de la République Islamique Iranienne. Ces manifestations ont été réprimées violemment par les forces de l’ordre iranien en laissant des blessés et des morts.

 

 

Cela fait exactement trente ans que le régime iranien a changé d’orientation de gouvernance politique, en adaptant un nouveau mode de gouvernance qui a tant séduit les adeptes de la théocratie islamique, une république islamique, version chiite où la le religieux prédomine sur le politique. Cependant, ces événements soulèvent plusieurs interrogations. Abdelhamid Al-Ansari[1] s’interroge : « Quelle est la réalité d’une démocratie sous la coupe d’un système religieux qui concentre tous les pouvoirs ? Une démocratie religieuse peut-elle assurer l’égalité de tous les membres de la société quelles que soient leur appartenance confessionnelle ? Peut-elle tolérer l’opposition populaire ? Par le passé, poursuit le journaliste Koweitien, les théoriciens de l’Etat islamique avaient pour mot d’ordre « l’Islam est la solution ». Ils prenaient pour prétexte que les puissances occidentales les empêchaient d’accéder au pouvoir et que les régimes arabes les jetaient en prison et pratiquaient la torture. Cela leur permettait de justifier leur violence et leur discours agressif».  Or l’exemple Iranien, le passage au pouvoir des Talibans en Afghanistan et des mouvements islamistes en Somalie et d’autres au cours de ces dernières années ont montré l’impossibilité de concilier la religion et la démocratie. Les talibans ont montré l’atrocité féroce et machiste quand le religieux prend le pouvoir et surtout lorsqu’ils sont d’un esprit limité et imbu. Ces Talibans ont montré une image d’un musulman retardé, peu cultivé, abandonnant la vie pour s’occuper de la mort. Bref, ils ont donné une image distorsionnée et arriérée des musulmans. Ce n’est pas le cas de l’Iran, qui n’est pas arrivé au stade « de détérioration ou de contamination avancée », mais ce rejet de tout ce qui vient de l’occident et de les accuser à tort et à travers de tous les maux, semble-t-il n’est pas du même avis de toute la population iranienne, particulièrement la jeunesse iranienne. Cette jeunesse qui n’a pas connu l’époque du chah, où les libertés étaient plus au moins respectées. Désormais, elle revendique plus de liberté car elle s’étouffe de tous ces interdits, mais et surtout, de la bureaucratie, du chômage, etc. Ce même peuple qui s’est élevé contre l’injustice et la répression pour réclamer plus de droit en 1979, c’est ce même peuple qui crie, encore une fois, contre l’injustice et pour plus de liberté en 2009. Finalement, ni l’Etat dit démocratique, ni l’Etat dit théocratique n’avaient instauré un système de gouvernance transparent et démocratique avec toutes ses institutions respectées car l’esprit totalitaire est le seul moteur de réflexion au sein du pouvoir. Ceci est valable dans l’ensemble des pays qui n’arrivent pas à décoller. Tant que l’esprit totalitaire est le seul mécanisme de pensée de la société et surtout au niveau de l’individu, il n’y aura pas d’avancée, car pour avancer il faut acquérir la culture de la remise en question pour voir clair.

 

 

Dans un ouvrage du penseur éclairé chiite Tawfiq Al-Saif[2], « La démocratie en pays musulman », il écrit : « (…) Tous les membres de la société sont égaux en droits, qu’ils soient chiites ou sunnites, docteurs ès sciences religieux ou pas. (…) La volonté du peuple est la seule source de légitimité politique et toute décision prise en dehors du peuple est nulle et non avenue. Les préceptes de la loi religieuse (…) sont appliqués une fois votés par l’organe législatif(…). L’Etat gère les ressources publiques en tant que représentant du peuple. Il est issu du suffrage universel. Aucun responsable ne détient le pouvoir absolu et ne peut se soustraire au contrôle du peuple ». Comment ne pas être séduit par un tel modèle ? Cependant, les expériences concrètes de l’islam politique ont été le contraire de ce modèle. Souvenons-nous de ce qui est passé chez nous lorsque l’ex-FIS a gagné les élections municipales en juin 1990 et toutes les conséquences suscitées, il ne s’agit ici que des conséquences de gestion qui étaient semblable à celle du FLN de l’époque. Apres dix ans de guerre injustifiée, laissant derrière elle plus de 200 000 morts et sans parler des orphelins, des veuves, des blessés à vie, les Algériens ont compris que l’islam politique n’est pas à l’ordre de jour, même s’il reste tabou de le dire, mais une majorité le pense.

 

 

Qu’en est-il en Algérie depuis la Décennie Noire ? En quoi l’expérience Iranienne nous interpelle-t-elle ? Dans un article publié[3] dans « The Washington Examiner », un journaliste a écrit que « l’Algérie pourrait gagner la bataille militaire contre les islamistes, mais elle est en train de perdre la guerre idéologique contre les islamistes». « Les efforts de l’Algérie entrepris au cours des dix dernières années pour extirper les éléments terroristes ont été minés par la tolérance de plus en plus croissante de la société algérienne à l’égard de « l’intolérance » des islamistes », estime le journaliste américain. Une étude réalisée par un groupe de défense des droits de la femme basé à Alger (CIDDEF) a enregistré « une régression de la société algérienne, en particulier quand il s’agit de la condition de la femme ». A titre d’exemple, 16% des Algériens soutiennent l’égalité des sexes, contre 27% en l’an 2000. Les exemples ne manquent pas. Au cours d’un séminaire sur « l’Afrique du Nord entre libéralisme économique et ouverture politique », [4]le professeur Nacim Bahoul, enseignant au département des sciences politiques de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, a dit dans sa conférence que « l’ouverture sur le monde occidental au nom de la démocratie a toujours été une menace pour l’Islam et ses valeurs », il a lancé des critiques dures à l’égard des courants qui réclament l’ouverture sur la démocratie et le pluralisme politique estimant que c’est au nom de cette démocratie que les pays nord africains s’ouvrent davantage sur l’occident et ceci a eu comme conséquence « l’éloignement du droit chemin et de l’Islam ». Les propos de ce professeur est le statu quo de l’état idéologique dominant dans notre université. En mars 2009, une bagarre a eu lieu au niveau du centre universitaire Akli Mohand Oulhadj de Bouira entre les étudiants affiliés à l’UGEL (Union Générale des Etudiants Libres) et un groupe d’étudiants. L’origine de cette bagarre est que les étudiants affiliés à l’UGEL s’opposent à la mixité au niveau du restaurant universitaire ! Ils la justifient par les us et coutumes et par le fait que « nous sommes une société conservatrice ». Ceci n’est qu’un arbre qui cache la forêt dans notre système éducatif et universitaire et les responsables de ces secteurs restent impuissants devant ce phénomène de religiosité au sein des campus universitaires et des écoles (car comment justifie-t-on qu’une fille de cinq ans porte un voile ou refuse de s’assoir à côté d’un garçon !). Selon le chroniqueur Kamel Daoud[5], les écoles et les appareils d’Etat continuent de fabriquer (…) une nouvelle génération d’islamistes par défaut, encore moins cultivée, dangereuse car sans leader « négociable » et encore plus malade du refus du réel et des évidences. En mai 2009, des salafistes[6] s’attaquent aux buralistes, en adaptant une nouvelle méthode. Cette fois c’est du porte à porte pour convaincre les buralistes de ne plus vendre des cigarettes, car selon eux « l’argent récolté par la vente du tabac est du même genre que celui du riba (l’usure) ». En conséquence, des buralistes sont contraints d’arrêter de vendre ou seront boycottés « car personne ne veut être vu en train d’acheter des cigarettes encore moins de fumer dans les alentours du quartier » selon un buraliste. En juin 2009[7], les pouvoirs publics ont décidé de fermer les établissements de vente de boissons alcoolisés, pas seulement les dépôts, mais aussi les bars, les restaurants qui servent le vin ou la bière, etc. Sans compter la fermeture de 2700 cafés, bars et autres lieux de sédition[8], qui ont eu lieu au cours de ces dernières années. Selon le wali d’Alger, « ces gérants ne respectent pas la réglementation en vigueur ». Il s’interroge ensuite : « Est-il concevable que les établissements ne possèdent pas de toilettes propres ? » Sur ce point il a parfaitement raison, or cette mesure doit être aussi appliquée à d’autres établissements tels que les cafés et les restaurants car l’état des toilettes, si elles existent, et des salles ne respectent aucune mesure d’hygiène.

 

 

Ceci n’est qu’un petit échantillon des dérives dogmatiques religieuses qui prennent de l’ampleur dans notre société et qui freinent le développement du pays. Cette chaîne peut être un vrai danger dans deux décennies qui viennent. Il est urgent d’arrêter de jouer avec le feu, car il s’agit de l’avenir de la nation et de notre propre algérienneté qui est menacée de perdition. En ce qui concerne l’Iran, son cas doit être mis comme exemple à étudier et il faut tirer des leçons de son histoire, car à mon avis l’histoire de la lutte de son peuple est semblable au notre. A méditer !

 

 

Yazid Haddar.

 



[1] Le quotidien « Al-Jarida », Koweit. cf. Courrier International N°977, 23-29 juillet 2009.

[2] Idem note 1.

[3] Cf. le Matin 26/06/09.

[4] El-Watan 30/0409.

[5] Le Quotidien d’Oran du 22/04/09.

[6] Liberté 28/05/09.

[7] Liberté 26/06/09.

[8] Cf. Marianne n° 582.

Par Haddar yazid - Publié dans : psycho
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