Vous allez lire une analyse, que je trouve remarquable, sur l'évangélisation en Kabylie publié sur le net "Esprit Bavard"...
Par Larbi Graïne (*)
Cela étant dit à travers cet écrit, nous entendons observer la neutralité par rapport aux choix individuels et collectifs en matière de religion, celle-ci étant une quête de la spiritualité insécable de la liberté de conscience et du libre arbitre. Il faut tout simplement laisser se dérouler le rouleau de l’histoire.
L’impérialisme américain, de retour par la … Kabylie
Brève chronologie des évènements
Les premières alertes remontent selon nos propres recoupements à l’année 2000 où le journal El Khabar a fait état pour la première fois d’activités prosélytes au profit du christianisme. La polémique a ensuite enflé au plus fort de la révolte kabyle du Printemps noir. Un chef de parti, Mahfoud Nahnah a cru politiquement rentable de traiter Belaïd Abrika de « fils de Jésus ». Le point d’orgue du tapage médiatique parait être atteint lorsqu’en date du 15 mai 2004 une dépêche de l’Associated Press sous le titre accrocheur de « L’évangélisation gagnerait du terrain en Kabylie » fait le tour des agences de presse. Citant un « universitaire islamiste » du nom de Amar Haouli qui s’exprimait au cours d’un colloque organisé à l’Université des sciences islamiques de Constantine, la dépêche nous apprend l’existence de « 15 églises à Tizi Ouzou, fréquentées par 30,58 % des habitants de cette région ». Une région qui compte poursuit AP environ « six millions d’habitants». La dépêche d’AP est reprise partout dans le monde. La presse arabe et surtout saoudienne en fera ses choux gras réanimant la rengaine antiberbère ainsi que le souvenir d’un Maghreb dissident sous le lointain empire abbasside. Il n’empêche ladite dépêche fera retour chez nous puisqu’elle fera réagir Saâd Lounès qui commettra un article que publiera El Watan sous forme de contribution (2).
Quoi qu’il en soit les autorités algériennes prennent les choses très au sérieux. Le 20 mars 2006 le Parlement adopte une nouvelle ordonnance devant organiser l‘exercice des cultes autres que musulmans. Le nouveau texte énonce que les cultes autres que musulmans ne peuvent être tolérés que dans un cadre associatif et reconnu par l’Etat. Le texte prévoit également la création d’une commission nationale des cultes chargée de donner « un avis préalable à l'agrément des associations à caractère religieux et à l'affectation d'un édifice à l'exercice du culte ».
Mais pour l’opinion occidentale le gouvernement algérien a fait l’aveu de sa peur des conversions des Algériens musulmans à la religion chrétienne. Dans une déclaration à l’AFP, le pasteur Hans Hauzenberger de l’Eglise protestante d’Algérie a posé cette question : « Si je discute autour d'un café avec un voisin musulman et que je parle de Jésus, cela sera-t-il considéré comme un acte de prosélytisme ? Tomberai-je sous le coup de cette loi ? » Le père Gilles Nicolas, proche de l'archevêque d'Alger, Mgr Henri Teissier a exprimé la même appréhension, il s’inquiète de voir « des gens mal intentionnés » tentés d’ « en faire un usage abusif ». L’ordonnance édicte « quiconque incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » peut encourir une peine allant de « deux à cinq ans de prison et un million de dinars d’amende ». Le rapport 2006 sur les libertés religieuses dans le monde du département d’Etat américain a jugé l’ordonnance contraire aux principes de la liberté de conscience et de religion. Le nombre de chrétiens vivant en Algérie selon le document américain ne dépasse pas les 5000. L’insécurité engendrée par le terrorisme « a conduit précise le même document de nombreux chrétiens et juifs à quitter le pays depuis 1992 ».
Retombées médiatiques de l’application de l’ordonnance
Dans son édition du 12 septembre 2006, El Khabar annonce le début de l’application de la nouvelle législation (soit 5 mois après son adoption), ce quotidien fait état de l’interdiction des activités d’un groupe de Français qui projetait d’organiser une conférence sur le christianisme évangélique à la nouvelle ville de Tizi Ouzou. La même publication, dans son édition du 4 septembre 2007 évoque la condamnation de cinq algériens accusés d’avoir prêché le christianisme dans les wilayas du centre. En janvier 2008 le même journal ébruitera une autre affaire, celle se rapportant à un directeur d’école relevé de ses fonctions par la direction de l’éducation de Tizi Ouzou pour « incitation au christianisme et non respect du programme scolaire ». Le ministre des Affaires religieuses Bouabdellah Ghlamallah a salué sur les ondes de la chaîne 2 de la radio nationale cette décision. Le journal Liberté du 19 janvier 2008 soutient que le directeur en question a nié les faits qui lui sont reprochés. Dans un entretien à El Khabar paru le 10 février 2008 Cheikh Bouamrane, président du Haut conseil islamique (HCI) a évoqué l’expulsion de jeunes Africains (3) suspectés d’évangélisation à Tizi Ouzou. Sur sa lancée il a indiqué avoir déposé plusieurs rapports à la Présidence qui « ont conclu que les évangélistes en Algérie n’agissent que dans le but de porter atteinte à l’Islam ». En outre El Khabar du 2 janvier 2008 donne la parole à Abderrahmane Chibane. Celui-ci déclare qu’ « il incombe aux autorités de faire face à l’activité de l’Eglise protestante qui sévit en Kabylie »
Le 4 février 2008, la chaîne 3 de la radio algérienne diffuse un reportage réalisé en 2007 sur l’évangélisation en Algérie. Cheikh Bouamrane, qui intervenait à la fin de l’émission estime que le phénomène du prosélytisme évangélique est devenu plus « visible » et plus « cynique » depuis quelques temps en Algérie. Le jour même où ce reportage radiophonique est diffusé, El Khabar ajoute un nouvel élément au dossier de l’évangélisation.
Derrière l’évangélisation, le MAK
Mise en doute de la religiosité des Kabyles
Ce qui est intéressant de souligner c’est que les enquêteurs évoquent d’autres régions du pays comme pour dire que la Kabylie ne détient pas l’exclusivité en matière de reniement de la foi islamique car en fait c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi apprend-on que les renégats courent aussi les rues dans les wilayas de Sidi Bel Abbès et Mascara. L'Est et le Sud-Est occupant le hit-parade de la croyance à en croire cet article de presse. Ainsi les pourfendeurs des évangélistes prennent le soin de masquer les relents de régionalisme que leur discours insidieusement distille. Mais à lire ces écrits récurrents qui pointent le « vide spirituel » et la « méconnaissance des questions de la foi » chez les Kabyles on se croirait revenu à la période coloniale.
La montée au créneau des clercs
On aurait pu s’attendre dans le cas de la Kabylie connue pour son particularisme linguistique à l’ouverture d’un débat public sur la question de la minorité culturelle. Mais non. C’est de minorité religieuse comme si on était au Liban que nos clercs nous parlent. On fait tout comme si la minorité ne pouvait qu’être religieuse, comme si le particularisme linguistique et culturel kabyle ne suffisaient pas par eux mêmes pour constituer une minorité. On en arrive ainsi au dernier épisode de la campagne médiatique relative à l’apostolat chrétien. Cette fois-ci c’est Bouabdellah Ghlamallah qui enfonce le clou en déclarant à El Khabar du 14 février 2008, que les prosélytes « viennent en Algérie non pas pour l’amour du pays ni pour l’amour du christianisme mais pour créer une minorité qui va donner argument aux puissances étrangères afin de s’ingérer dans nos affaires au nom de la protection des minorités. Autrement dit l’attaque évangéliste a pour but inavoué de susciter une minorité qui va revendiquer le droit à la protection ». Ces propos rejoignent ceux tenus par le président de l’association des oulémas sur le MAK. Ils ont ceci de commun qu’ils font allusion à une Kabylie en état de dissidence larvée. Mais, celui qui a développé les propos les plus savants est Cheikh Bouamrane. Il a soutenu sur les ondes de la chaîne 1 de la radio nationale que « les raisons des campagnes d’évangélisation (…) trouvent leurs racines dans le début de l’histoire coloniale du pays, plus précisément avec la campagne de l’église catholique et du cardinal Lavigerie».
La facture historisante de cette affirmation cache mal une contre-vérité. Si effectivement les campagnes d’évangélisation ont trouvé leurs racines dans le début de l’histoire coloniale, elles n’en appartiennent pas moins à ce même passé colonial. Les campagnes d’évangélisation actuelles étant motivées par d’autres considérations, lesquelles sont déterminées plutôt par le contexte sociohistorique de l’Algérie d’aujourd’hui. Le discours anti-évangélisation qui essaye d’occulter cette réalité repose sur la stigmatisation de l’islamité des Kabyles rappelant étrangement en cela la fantasmagorie coloniale – le mythe kabyle - de la fin du XIX e siècle. Mythe qui avait accompagné le prosélytisme sous l’occupation. Les clichés, les poncifs attachés à ce mythe ont fait l’objet via le système scolaire français d’une large diffusion dans la société colonisée. Est-ce que ce sont ces fantasmes coloniaux qui font retour chez nous ?
Retour du mythe kabyle
En 1847 le Colonel Daumas et le capitaine Fabar publient un ouvrage dans lequel ils opposent la « race arabe » à la « race kabyle », « le peuple Kabyle, en partie germain d’origine écrivent-ils (…) a accepté le Koran, il ne l’a point embrassé…Contrairement aux résultats universels de la foi islamique, en Kabylie nous découvrons la sainte loi du travail obéie, la femme à peu près réhabilitée, nombre d’usages où respirent l’égalité, la fraternité, la commisération chrétiennes. » (5) Une abondante littérature ne tarde pas à voir le jour, elle donne à voir le Kabyle comme étant un individu hésitant peu convaincu sur le plan religieux, prêt à abandonner l’islam pour peu que l’on s’occupe de lui. Les Kabyles écrit en 1857 le baron Aucapitaine sont « tièdes sectateurs de Mahomet» (…) « leurs villages ressemblent avec leurs toitures rouges, à nos bourgs de France, ils portent tatouée une croix…et leur jour férié, c’est le dimanche ! » Il conclut en déclarant : « Dans cent ans, les Kabyles seront français ! » (6) Le mythe a été élaboré par les colons européens pour inciter les autorités coloniales à déployer des efforts en vue de christianiser ces « bons sauvages » de Kabyles. N’ayant rien à coloniser en Kabylie, la région étant entièrement montagneuse et donc très pauvre en terres cultivables, les Français veulent coloniser les esprits. D’où dans un premier temps la tentative d’évangélisation et dans un second temps la scolarisation plus poussée par rapport au reste de l’Algérie. Connu pour être pourfendeur du « Royaume arabe » si cher à Napoléon III, le docteur Warnier écrit le plus sérieusement du monde que « les Berbères du Djerdjera montraient les plus heureuses dispositions pour un retour complet au christianisme ». (7) Prônant l’assimilation Warnier étonnera certainement plus d’un Algérien aujourd’hui lorsqu’il note que les âarouch « descendent du municipe romain » (8) Gastu, député d’Alger, soutient en 1884 que les Kabyles peuvent aisément « fusionner avec les Européens tant leurs mœurs ont des affinités avec les nôtres » Quant à Camille Sabatier il parait s’enthousiasmer en soutenant que celui « qui dicta les canouns kabyles fut non pas de la famille de Mohammed et de Moïse, mais de celle de Montesquieu et de Condorcet ». Plus loin il lâche sa vérité « en réalité, écrit-il le Kabyle est essentiellement anticlérical. Ses canouns sont la négation la plus énergique des principes de l’Islam ». (9)
C’est grâce à cette propagande que les partisans de l’assimilation des Kabyles finissent par convaincre les autorités de la nécessité d’envoyer en Kabylie des missionnaires pour évangéliser les populations locales. Le mythe kabyle nous dit l’historien Charles-Robert Ageron s’était tellement diffusé dans l’opinion que lorsqu'éclate l’insurrection de 1871 sous l’égide d’El Mokrani, personne ne s’avise qu’il s’agit d’une révolte kabyle.
C’est à lumière de ces développements que peut s’éclairer l’entêtement de nos dignitaires religieux à jeter à la vindicte populaire ces Kabyles- qui comme le dit le rapport de la commission Ghlamallah dépêchée en Kabylie,- souffrent du « vide spirituel » et « n’assimilent pas les questions relatives à la foi ».
L’évangélisation sous la colonisation
Aveuglé par le mythe berbère, Lavigerie « était pleinement convaincu qu’entre Kabyles et Français, le même sang, la même origine romaine, la même marque chrétienne créaient des liens providentiels ». (15) Pendant la période comprise entre 1873 et 1879 il crée cinq postes des Pères Blancs en Kabylie en dépit de protestations des familles. Mais il doit déchanter sur le terrain. Face à l’indifférence générale, Lavigerie fabrique de fausses demandes d’évangélisation, qu’il fait passer pour des réclamations émanant des tajamat (assemblées de village). Soupçonné d’avoir écrit aux jésuites un amin a failli être lapidé le 12 juin 1868 par 10 000 Kabyles au marché des Aït Menguellet. « Malgré les efforts des missionnaires écrit Ageron et les espérances de Mgr Lavigerie qui croyait à une dissolution de la foi musulmane, cette (…) tentative d’apostolat développée entre 1873 et 1879 fut un échec total ». (16)
Pour autant l’effort de christianisation sous Lavigerie avait ciblé surtout les enfants orphelins. On sait que 1753 jeunes orphelins avaient été recueillis dans une des fondations du cardinal. (17) L’histoire de Fatma Aït Mansour qui a enfanté les écrivains Amrouche (18) (Taos et Jean El Mouhoub), est la parfaite illustration de cette christianisation précoce qui le plus souvent se fait à l’insu des proches, quand ce n’est pas en raison d’un destin de femmes opprimées au sein d’une société profondément démantelée du fait de la violence coloniale. (19) Au demeurant toutes les tentatives de conversion des adultes sous la colonisation avaient échoué.
La mésaventure qu’a endurée le Père Creuzat mérite d’être rapportée. L’abbé Creuzat, jésuite établi à Fort-National (Larbaa Nath Irathen) est arrivé en Kabylie à l’époque de Lavigerie, tout enthousiasmé à l’idée de pouvoir accomplir une tâche aussi noble que le catéchisme. Il se mêle aux montagnards du Djurdjura qui se montrent réceptifs à son discours. Mais en réalité par leur attitude feinte, ils entendent ainsi profiter au maximum des largesses du curé qui leur apportait de vieux vêtements. L’abbé est content, il s’en va en courant, il revient accompagné de militaires qu’il veut rendre témoins du succès de son apostolat. Les montagnards viennent au devant de lui et invitent le clerc à s’asseoir sur une banquette recouverte de paille qui dissimulait une couche d’excréments. Creuzat prend place. C’est comme cela que les Français ont été édifiés sur « les dispositions réelles des Kabyles à l’égard de l’évangélisation ». (20)
Tout compte fait l’évangélisation n’a touché que de petites poches sans importance. La seule église qui a fonctionné jusqu’à l’indépendance nous dit l’historien Alain Mahé (21) est située aux environs de Boghni. Un missionnaire protestant du nom de Charles Marsh qui y a officié, a publié en 1985 un livre sous le titre Impossible à Dieu dans lequel il fait preuve d’un racisme incroyable envers les Kabyles, parce qu’ils se montrent indifférents à son catéchisme. Il décrit ceux-ci comme les créatures de Satan.
Arabo-islamistes – berbéristes, la persistance d’un face-à-face
Lorsque dans les années 1990 Cheikh Ahmed Hammani animait la rubrique Fatawi (prêches) dans le journal Al-Aqida, il reçoit un courrier d’un imam de Boudjellil, un village de Petite Kabylie. L’imam demande au cheikh s’il est permis et licite de faire le prêche du vendredi en langue amazighe car argue-t-il 95 % de la population ne comprend ni ne parle l’arabe. « La langue amazighe répond Hammani est la sœur de l’arabe, son amie, et aucune n’est concurrente de l’autre. On peut les utiliser ensemble sans problèmes. Tu peux donner en amazigh une partie de ta leçon après l’avoir fait en langue arabe ; mais le prêche, non ; non lui c’est en arabe que tu dois le dire, le contenu en amazigh. (…) si l’on vous autorise aujourd’hui à faire le prêche en langue amazighe, demain Satan va vous souffler l’idée de nous demander l’autorisation de réciter la Fatiha (verset d’ouverture) en langue amazighe. » (24)
Pour revenir à la dépêche d’AP citée plus haut, précisons qu’elle nous apprend aussi que « 10 000 livres du Coran traduits en tamazight (langue berbère) ont été distribués par la cellule de lutte contre l’évangélisation ». En somme il a fallu la pression évangélique pour qu’on se résolve à traduire peut-être à contrecœur même le texte coranique en langue amazighe. Pourtant les Berbères veulent vivre leur islamité à l’intérieur de leur amazighité si l’on peut dire ainsi. L’anthropologue Ernest Gellner note que « les Berbères sont sincèrement et profondément musulmans mais ils le sont à leur manière. Ils ont été islamisés mais en retour, ils ont berbérisé l’islam ». (25)
En tous les cas le refus d’accorder à l’expression culturelle berbérophone la liberté de choisir sa propre graphie renvoie au même blocage. L’adoption d’un code écrit autre que celui d’Al Moutanabi signifie un écart par rapport à l’islamité, d’où cette insistance sur l’alphabet arabe plutôt que sur le tifinagh. Si l’on doit convoquer le mythe kabyle, passons sur les airs pantois que suscite la seule évocation des caractères latins. On est au cœur du problème, la vision erronée a découlé de l’association du couple alphabet latin/le fait d’être non musulman. C’est vraiment s’attaquer au processus de légitimation du pouvoir en place que de proposer un système d’écriture qui échappe à la sphère religieuse. Pour autant toute culture est sous-tendue par une raison graphique pour reprendre la notion de Jack Goody. C’est dire que la question linguistique ne pourra trouver sa résolution que dans le cadre d’un système démocratique.
Cela étant dit, il a existé un courant berbériste, resté méconnu, c’est celui qui a tenté de faire la synthèse entre amazighité et islamité. Un courant qui prône l’identité islamique tout en entretenant le particularisme kabyle. Le premier écrivain kabyle justement qui ait jamais écrit sur le domaine berbère, en est l’un des chefs attitrés, il s’appelle Saïd Abu-Yaâla, il est l’auteur d’un essai historique qu’il a rédigé en arabe : Tarikh Zawawa (Histoire des Zouaoua) (26) . Aussi a-t-il préconisé la mise en place d’ « assemblées de musulmans » régies par la charia au niveau de chaque village kabyle. En somme une forme d’islam berbère radical qui repose sur les antiques morphologies villageoises. A distinguer de l’islahisme badisien en ce sens que ce dernier ne peut se concevoir sans l’arabisation. Cet « islamisme berbère » n’a pu en définitive se frayer une place en raison de l’adhésion massive des Kabyles au mouvement indépendantiste de Messali Hadj et de leur engagement par la suite dans le Front de libération nationale (FLN).
Que conclure ?
Le quotidien Le Jeune Indépendant du 6 mars 2008 a republié un article paru en janvier 2007 de la journaliste londonienne Deborah Meroff sur la christianisation en Algérie. Sous le titre « Le temps de Dieu pour l’Algérie » (27), l’article en question reproduit d’une façon remarquable les principaux mythèmes liés à la fantasmagorie coloniale. La journaliste note que « les Kabyles Berbères ont eu des racines chrétiennes et n’étaient pas considérés comme d’infaillibles musulmans – ils mangent du porc et boivent de la bière ». Ainsi le mythe kabyle après avoir été fécondé sous les plumes françaises passe dans toute sa fraîcheur sous les plumes anglaises « l’amertume de la Kabylie contre tout ce qui vient de l’Arabe a pavé la route pour une formidable renaissance du christianisme » poursuit la journaliste qui s’empiffre de « tenues occidentales et même (…) des jeans », de « cybercafés (…) pleins à craquer (…) et d’antennes paraboliques ». La journaliste, qui regarde à travers le prisme déformant du mythe kabyle croit rendre compte de la spécificité berbère et est loin de soupçonner qu’elle est en train de décrire d’un trait l’ensemble de la société algérienne.
Si l’évangélisation a fait tant de bruit c’est qu’elle entre en résonance avec la perception que s’est forgée depuis des années voire des siècles l’élite arabophone ou arabisée de l’islamité du Berbère ou du Kabyle. Lorsqu’on accuse insidieusement les Kabyles d’être des musulmans superficiels on peut fabriquer une scène qui montre bien qu’on ne les jette pas aux gémonies puisque les « autres » c’est-à-dire les non berbérophones y apparaissent lotis à la même enseigne. En fait il s’agit d’un déguisement qu’on sait inopérant: car l’arabophone prisonnier du mythe kabyle croit que son semblable est moins susceptible de dévier des formes canoniques en matière de religion que son compatriote berbérophone. D’où le fait qu’on regarde toujours du côté de la Kabylie lorsqu’on prononce la condamnation d’un dignitaire chrétien à Oran. Quelle différence y a-t-il entre la zawiya de Hadj Belkacem des Aït Yenni et la zawiya de Sidi Lakhdar Benkhlouf de Mostaganem ?
Quoi qu’il en soit, si le colon français a jugé le Berbère comme un musulman douteux c’est pour justifier sa christianisation. Près de cinquante ans après l’indépendance, force est de constater la prégnance et la persistance du mythe kabyle. Bizarrement ce mythe continue de travailler aussi bien ceux qui estiment qu’il faut davantage arabiser et islamiser les Kabyles que ceux qui veulent les convertir à la religion du Christ.
À l’aube du XXIe siècle en épousant les contours d’un discours antiévangélique, le débat politique en Algérie s’est réduit à une facture des plus affligeantes. Alors que depuis l’indépendance le pays a connu les mutations les plus décisives et les bouleversements les plus profonds, des religieux fonctionnaires de l’Etat s’échinent à livrer bataille à une bande d’ « indigènes » d’une espèce nouvelle. Le discours antiévangélique emprunte à la technique discursive coloniale c’est-à-dire à une époque où l’Etat national était inexistant. Ce discours offre la possibilité de faire de l’islamisme à bon compte lors même qu’il est au plus bas de sa côte. Il est presque tentant de dire que ceux qui entendent ainsi profiter de cette aubaine pour réactiver l’intégrisme religieux agissent de la sorte sans qu’ils sachent les véritables desseins des gens du pouvoir qui les y encouragent. Pendant ce temps la Kabylie, coincée entre les évangélistes à droite, et les terroristes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à gauche, semble étrangement affectionner les extrêmes. Mais comment des clercs qui peuvent le moins face au GSPC, peuvent-ils le plus face aux évangélistes ?
(*) Journaliste
Les parents se plaignent de plus en plus de leur incapacité à gérer les conflits avec leurs enfants. Des parents qui sont parfois désarmés et impuissants devant les comportements violents de leur progéniture. Les enfants sont-ils alors devenus des monstres ? Il y vingt ans, la question de l’autorité ne se posait pas réellement dans notre société car les générations précédentes étaient élevées de façon autoritaire et rigoureuse dans une culture traditionnaliste. Les rapports parents-enfants se sont transformés avec l’arrivée de l’école fondamentale. De plus, la démocratisation de l’école a permis à tous les Algériens de poursuivre des études parfois poussées. Nous assistons ainsi à la montée d’une nouvelle classe sociale, la classe moyenne, qui tente d’adopter une nouvelle méthode d’éducation et par conséquent à l’apparition de nouveaux rapports entre les membres de la famille. Ceci peut varier d’une famille à l’autre et d’un milieu à l’autre car cette modification du rapport est en lien avec de nouveaux facteurs apparus dans notre société. Dans son dernier ouvrage, le sociologue Nacer Djabi[1] a consacré un chapitre sur la modification du rapport d’autorité entre le père et le fils. Cette modification est liée à la réussite économique : le père n’était pas « kafeze » (assez débrouillard) alors que son fils a réussi à rapporter de l’argent à la maison. De par ce fait, il se permet d’imposer sa logique et sa loi. Désormais, le père n’arrive plus à garder sa place naturelle au sein de sa propre famille. Les rapports de force se sont renversés entre les deux générations. Le sociologue nous donne quelques exemples : c’est souvent le fils autoritaire qui impose à ses sœurs et parfois même à sa mère les règles de conduites et les tenues vestimentaires à porter. Il peut, par exemple, leur imposer de porter le voile ou d’arrêter leurs études et de travailler. Le père est souvent sollicité par ses filles et parfois par leur femme pour mettre un peu d’ordre, mais devant le fils autoritaire (le nouveau dictateur), le père n’a plus de contrôle car il n’aurait plus les moyens de subvenir aux besoins de la famille dans le cas où ce fils quitterait le domicile familial. Face à son impuissance, le père perd sa place naturelle au sein de la famille traditionnelle algérienne. En perdant sa place, l’autorité et les valeurs morales se métamorphosent entre les générations et la transmission des valeurs intergénérationnelles est interrompue. Ce qui peut expliquer en partie le retour à la source morale religieuse (imprégnée par la religiosité traditionnelle, étrangère à la pratique traditionnelle locale).
Qu’est-ce qu’un enfant roi ? Un enfant roi, c’est l’enfant tyran qui dicte sa loi, qui met le souk dans la maison, qui mange comme un cochon, qui dort dans le lit de ses parents, qui se montre stressant et parasite. Souvent, il manipule tout son petit monde pour arriver à ses fins. C’est un enfant dont l’éducation renforce son égocentrisme et où la frustration n’existe pas. Il demande plus d’affection et plus d’attention. Dans les pays occidentaux, des lois empêchent les parents de donner des fessées à leur propre progéniture, la parole de l’enfant est mise au même niveau que la parole de l’adulte, l’enfant peut composer un numéro vert pour accuser ses parents d’attouchements et de maltraitance, etc. Certes, il existe des parents maltraitants mais ne doit-on pas remettre en question la parole de l’enfant ? La vérité sort-elle forcément de la bouche des enfants ? Le procès d’Outreau, dans le Nord de la France, où des enfants ont accusé des adultes d’actes de pédophilie et toutes les conséquences qui ont suivi, élucident partiellement cette question.
L’enfant n’est pas un saint comme nous le pensions. A force de le stimuler avec divers moyens, les jeux électroniques, les séries télés et l’accès à Internet, l’enfant dispose de moyens pour traiter l’information, mais moralement il n’est pas encore assez mature pour distinguer le bien du mal, cette conscience n’est pas assez développée chez lui. Ceci peut être expliqué sur le plan neurologique et cognitif par l’inachèvement de la structure cérébrale et du système cognitif.
En France, il y eut tout un débat sur la question, suite à une gifle donnée par un professeur à un enfant de 11 ans, après que ce dernier l’ait traité de « connard ». Le débat était mitigé entre les pour et les contre cette gifle. Cependant, les spécialistes en psychologie, même les philosophes, sont unanimement d’accord avec le professeur. Ils soulèvent le problème de l’autorité dans la société occidentale en général et particulièrement en France. Certains pensent qu’à cause de la génération 68, pour qui « il est interdit d’interdire », l’autorité est en perdition. Selon Caroline Thompson[2], psychanalyste et thérapeute familiale, « soixante-huit, c’est toute une génération qui s’est construite sur la rupture avec les aînés, rupture d’autant plus radicale qu’elle refuse de reconnaitre la dette qu’elle avait envers eux, toute dette étant par définition négative à ses yeux. Aujourd’hui encore nous vivons, écrit-elle, dans cette illusion d’une génération spontanée qui s’étant en quelque sorte autoengendrée, ne doit rien à personne. Ainsi, non seulement nous n’avons plus d’avenir (…), mais le passé nous fait aussi défaut ». S’ajoute à cela la série d’émissions de Françoise Dolto « Lorsque l’enfant paraît » qui, selon certains spécialistes, a contribué à l’émergence de l’enfant roi ou enfant tyran. Cette question d’autorité a même été un sujet de débats lors des élections présidentielles 2007 où Ségolène Royal parlait d’ordre juste et d’encadrement militaire alors que Nicolas Sarkozy préconisait un dépistage précoce des enfants turbulents pour éviter la survenue de comportements délinquants à l’adolescence.
Selon Aldo Naouri[3], auteur d’un best-seller controversé[4], « Les enfant n’ont pas pris le pouvoir ! On le leur a donné ! C’est pourquoi, et je l’assume, déclare-t-il, j’écris qu’il faut élever les enfants sur un mode dictatorial, « fasciste » même, pour en faire plus tard des démocrates. Car, selon lui, si on les élève de façon démocratique, on en fera assurément plus tard les pires fascistes. (…) Les ordres donnés aux enfants ne doivent pas être expliqués, ils doivent être exécutés. Un ordre est un ordre ». Ce n’est pas un militaire qui dit cela, mais c’est un pédiatre de renom. Car selon lui, « Si le parent cherche l’acquiescement, il fait de son enfant un juge, le conforte dans le dépoilement de sa toute-puissance et inverse la hiérarchie rassurante dont il a besoin ». Ainsi, il déconseille aux parents d’être le copain de leur enfant, car « être un copain avec ses propre enfants, c’est la pire maltraitance que l’on puisse leur infliger », dit Aldo Naouri.
Qu’en est-il des enfants algériens ? Ceci sera l’objet d’un prochain article.
Yazid Haddar
[1] Cf. L’Algérie : Etat et élite, 2009. Ouvrage en arabe non traduit en français. Un ouvrage très important sur le plan sociologique sur la formation de notre élite.
[2] Cf. La violence de l’amour, Hachette Littérature.
[3] Le Nouvel Observateur N° 2277, 22juin-2 juillet 2008.
[4] Eduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui, 2008.