cette article publié dans le quotidien d'oran du 23/08/07
« A Paris, les hommes ne meurent pas de faim mais de solitude », m’avait dit un ami. Si on compte le nombre de personnes qui se suicident dans les grandes villes, que ce soit à Paris ou à Tokyo, à Noël ou pendant les fêtes de fin d’année, on se rend compte que la solitude est l’ennemie de la modernité. Certes, le renforcement des lois sur l’individu au nom des Droits de l’Homme, a fait éclore de nouvelles formes de cohésion sociale, de conception de la famille et des règles de cohabitation intergénérationnelle. Désormais, toutes les lois sont centrées sur l’individu, renforçant la protection de la sphère privée et parfois au profit de la sphère publique. Si dans les pays occidentaux, on se plaint de trop d’individualisme au point que les voisins ne se connaissent guère, la famille est fragmentée et se réduit aux proches parents. Parfois même, ces liens de parenté sont brisés. Cependant, dans nos pays, la sphère privée est quasi inexistante : deux générations, si ce n’est trois, partagent le même domicile. Il est rare que les Algériens aient leur espace privé pour discuter et exercer leur liberté, etc. Ce fait est dû au manque de logement mais peut-être aussi pour raisons culturelles et traditionnelles. Peut-être ce mode de vie renforce-t-il les liens familiaux, mais elle efface aussi la liberté individuelle car l’individu ne peut exister en dehors du groupe. Parfois, il est pesant de ne jamais pouvoir rester seul. Dans ce cas, la solitude devient un rêve, «J’aimerais bien vivre sur une île déserte (…) ».
La solitude peut être un état subi, douloureux ou, au contraire, un besoin. Elle a pour sœur l’angoisse et la culpabilité. Toutes les trois nous construisent ou nous détruisent selon les moments de notre histoire, selon nos prédispositions, selon nos schémas cognitifs[1], et notre capacité à traiter une information d’une façon plus constructive. Car, selon Epictète, « ce ne sont pas les événements qui perturbent l’homme mais sa façon de les interpréter ».
Il y a aussi la solitude de l’exilé dont les racines sont coupées. Il baigne dans une atmosphère langagière qu’il ne comprend guère. A la moindre rencontre, il est désemparé car il ne comprend ni les mots ni les gestes qui lui permettraient de se situer. Le plus insupportable est qu’il est séparé de ses proches. Presque tous ses liens sont déchirés. Ainsi, le migrant devient anxieux et se réfugie dans la solitude souvent forcée, en la substituant par la nostalgie et des paradis intérieurs peuplés par des « si… ».
C’est ainsi que la solitude potentialise l’énergie et permet de donner le meilleur de soi même. L’angoisse paralyse, inhibe nos capacités personnelles d’agir. Cependant, le sentiment de culpabilité, quand il engendre la honte et l’autopunition, est négatif. Quand le sentiment de culpabilité est la prise de conscience d’une erreur, il nourrit le sens des responsabilités, il fait grandir l’individu dans la relation à soi et à l’autre. En effet, il y a la bonne solitude, celle qui nous recentre sur nous-même, nous ressource, nous évite l’agitation persistante de la vie. Mais parfois ces moments de solitude deviennent lourds dès que le silence se tisse ou lorsque la lumière se tamise, les voilà qui ressortent, nous collent à la peau, nous suivant de pièce en pièce…la solitude est l’espace préféré de nos fantômes ! Peut-on alors apprivoiser ce sentiment de solitude ?
Vivre, c’est accepter que chacun ait des manques, qu’aucune situation ne soit parfaite et c’est accepter que nous soyons des êtres imparfaits.
[1] Selon Beck, un fondateur de cette théorie, chaque être humain a un schéma cognitif propre à lui. Si vous souhaitez davantage d’informations, vous pouvez me contacter.
cette article est publié dans le quotidien d'oran du 23/08/07
« Oh ! Donne-moi tes vingt ans si tu n’en fait rien.»
Sophocle
La violence est-elle inhérente à l’adolescence ? Cette violence est-elle le fruit de la situation politique du pays ou est-elle spécifique à cet âge ? Comment un être humain doté d’un cerveau d’adulte en état de marche peut-il foncer en voiture vers le bord d’une falaise ? Comment peut-il écouter de la musique à un niveau sonore suffisant pour réduire son appareil auditif en marmelade ? Comment peut-il déclencher « une troisième guerre mondiale » parce qu’on lui a demandé de descendre les poubelles ou d’aller acheter une baguette ? Pourquoi les adolescents passent-ils leur temps à se mettre en danger, à changer de personnalité, à s’identifier à tel ou tel chanteur, politique, philosophe, religieux ? Bien d’autres questions peuvent nous venir à l’esprit… Nous sommes désarmés face à des actes violents, tellement répétitifs qu’ils finissent par nous sembler normaux.
La société est en pleine mutation. La mondialisation économique emporte dans son sillage des comportements de consommation et d’épanouissement basés sur la notion de profit individuel. Nous observons que ces comportements, nourris d’individualisme, prennent une place importante dans nos cités. Cependant, la plupart de nos concitoyens ne sont pas préparés sur les plans psychologique, moral, social, culturel, intellectuel, à faire face à des obstacles qui émanent de la culture individualiste. Des parents sont complètement dépassés et ne savent plus à quel saint se vouer !
Pour l’adolescent, la violence n’est qu’une forme d’expression pour marquer son existence. Selon la psychanalyse, il y a deux formes de pulsions. La première est sexuelle et concerne les personnes qui vivent une sexualité normale (rapports entre deux partenaires) ; elle peut aussi être sublimée dans la littérature et dans les activités artistiques ou manuelles. La deuxième est la pulsion violente, qui se traduit par les insultes dans la rue, des comportements violents. Cette pulsion violente s’exprime lorsque l’individu n’a pas de sexualité normale, en particulier chez certaines personnalités impulsives.
Autrefois, l’enfant passait de l’âge de la puberté à l’âge adulte sans connaître l’adolescence. Désormais, nous observons que les jeunes ne se marient pas avant l’âge de trente-cinq ans. Notons que, pendant cette période, le jeune n’aura pas de rapports sexuels, à moins qu’ils utilisent la masturbation comme un moyen de satisfaire leur besoin biologique - cette pratique est pourtant interdite par la religion - ou qu’ils aient des rapports sexuels hors mariage, illégaux et débridés aux yeux de la société. Les jeunes se retrouvent alors devant un dilemme qui les dépasse ! Effectivement, le fait de pratiquer la masturbation hors des règles d’hygiène et de moralité permises, peut entrainer des pathologies soit sur le plan organique soit sur le plan psychologique. Certains psychologues observent que les adultes qui se marient tardivement sans avoir eu de rapports sexuels normaux, connaissent des troubles du comportement sexuel[1]. Ainsi, comme le passage entre l’enfance et l’âge adulte tend désormais à s’étendre sur une période de plus en plus longue, l’adolescence commence à 10 ans et dure jusqu’à 30 ans, voire même 33 ans ! Ce phénomène est encouragé par une société qui valorise la jeunesse à l’extrême et où la consommation est orientée vers eux. L’Algérie n’échappe pas à ce phénomène car 70% de sa population est constituée de jeunes. De plus, dans notre pays, les jeunes accèdent difficilement à un emploi stable soit par manque de formation solide, soit par mauvaise orientation professionnelle, et connaissent des problèmes d’ordre social (logement, etc.). Tous ces facteurs retardent le mariage des jeunes. Ces derniers veulent, de nos jours, être riches à moindre effort, particulièrement dans les grandes villes. Ainsi, la violence est légitimée et devient pour certains un moyen facile de récupérer « leurs droits ». Pour d’autres, c’est le moyen d’accéder au monde des plus forts ! En outre, les Algériens vivent la violence depuis leur enfance. Il est courant d’entendre des adultes dire aux enfants : « Tu fais ça, si non je vais te tuer ! », « Je vais te manger ! », « Je vais t’égorger ! », etc. Sont-ce des paroles affectives ou de la violence latente ? Donner des coups de pied ou des gifles aux enfants sont monnaie courante et cela paraît normal. Ainsi, l’enfant est élevé de telle sorte qu’il peut passer à l’action à l’âge de l’adolescence. Remarquez que notre histoire est chargée d’actes criminels entre Algériens. Le dernier en date eut lieu lors de la décennie noire, période durant laquelle on se demandait : « Sont-ils des nationaux ? Sont-ils des êtres normaux ?
Et le cerveau des ados ?
La maturation cérébrale ne correspond pas à une croissance pure, mais à une réduction après une phase de croissance. Cette réduction va diminuer l’énorme éventail de possibilités du jeune cerveau tout en lui donnant plus d’efficacité. A 15 ans, on aura plus de possibilités qu’à 30ans, mais le trentenaire bénéficiera de connexions plus rapides pour les activités qu’il aura développées[2]. En 1990, un groupe de chercheurs nord-américains dont Paula Tallal, sous la conduite du grand neurologue Jay Giedd, ont observé qu’au cours de l’enfance et de l’adolescence, la densité de la matière grise, partie pensante du cerveau, varie de manière importante. Elle commence par augmenter pour ensuite diminuer progressivement. Ils ont été surpris de constater à quel point le cerveau des jeunes se transforme. A 6 ans, le cerveau atteint déjà 95% de sa taille adulte. Mais la matière grise continue de s’épaissir tout au long de l’enfance à mesure que les cellules cérébrales acquièrent des connexions, un peu comme un arbre qui développe de nouvelles branches et ramifications. Dans le cortex frontal[3], région qui joue un rôle crucial dans le jugement, l’organisation et la stratégie, le processus de croissance de la matière grise atteint un pic vers 11 ans pour les filles et 12ans pour les garçons, soit à peu près l’âge de la puberté. Apres ce pic, la matière grise diminue à mesure que les connexions inutiles sont éliminées ou élaguées. Ce qui explique pourquoi les enfants de cet âge n’ont pas les mêmes capacités d’organisation et de jugement que les adultes. Les enfants n’ont pas la capacité à élaborer une stratégie cognitive rationnelle comme les adultes. De ce fait, quand un enfant pubère ou préadolescent réclame qu’on le traite comme un adulte, il est souhaitable que les adultes lui fassent comprendre qu’il est toujours un enfant. Car dans une société où l’enfant est roi, ces comportements posent effectivement la problématique de l’autorité parentale.
Selon ces chercheurs, c’est la croissance exubérante de la substance grise pendant la période prépubertaire qui donne au cerveau son énorme potentiel. Mais la phase « d’élagage » qui, dans certaines zones du cerveau, entraîne la disparition de 40% de la substance grise en une année, est peut-être encore plus intéressante : « Notre hypothèse directrice est que l’élagage obéit à la règle « use it or lost it », on s’en sert ou on le perd. Les cellules et connexions qui sont utilisées vont survivre et prospérer, les autres vont disparaître. Si l’adolescent fait de la musique, du sport ou des études, ces tendances vont devenir progressivement « câblées » (c’est-à-dire renforcées). Idem s’il passe son temps à traîner sur le canapé ou devant l’écran. » (Giedd). Cependant, c’est précisément à cet âge, où le cerveau est le plus vulnérable, que les jeunes se trouvent plus exposés aux drogues ou à l’alcool. Les chercheurs ont observé depuis longtemps que les dépendances les plus tenaces sont celles qui remontent à l’enfance ou à l’adolescence. Un exemple, les fumeurs qui ont commencé à 10 ou 12ans ont davantage de difficultés à abandonner le tabac que ceux qui ont commencé à 20 ans. La consommation de drogues d’une manière excessive à cette période sensible peut affecter le cerveau non seulement durant une soirée ou en fin de semaine mais aussi pendant toute une vie.
La difficulté de l’adolescence réside dans le fait qu’elle s’accompagne de toute une série de symptômes qui peuvent relever de troubles normaux à cet âge mais qui peuvent aussi devenir de vraies pathologies. La schizophrénie, maladie typique de l’adolescence, se révèle par une attitude de retrait ou une consommation excessive de drogues qu’il faut savoir diagnostiquer. Les conduites à risques, la toxicomanie, l’impulsivité, la tendance à se mettre en danger, sont fréquentes et ne relèvent pas forcement d’une pathologie installée, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne posent pas de problèmes. Le phénomène de la dépression est courant, mais il y a surtout des dépressions graves qui peuvent mener jusqu’au suicide. Par exemple, la prescription des antidépresseurs (qui n’agissent qu’au bout de deux ou trois semaines) sans accompagnement psychologique dans des cas de dépression grave, peuvent avoir des conséquences désastreuses. En somme, il existe chez des ados tout un ensemble de signes qui peuvent être sans importance ou au contraire révéler des troubles graves. Un diagnostique attentif permet de faire la différence.
Quelle attitude adopter face à l’adolescent ?
Nous l’avons dit : un bon diagnostique par le médecin traitant s’avère primordial. Puis, si nécessaire, un psychologue peut accompagner l’adolescent durant cette période vulnérable. En outre, les éducateurs et les animateurs des centres culturels et des maisons de jeunes peuvent à leur tour jouer un rôle important d’écoute et de prévention. Mais la plus grande tâche revient aux parents. Etre parent-copain n’est pas idéal, bien au contraire, cela aggrave l’orientation de l’ado. Retenez que l’opposition lui permet d’affirmer sa personnalité pour devenir un adulte responsable et épanoui...
[1] Il n’y a pas d’études confirmant scientifiquement une anomalie comportementale sur le plan sexuel chez des personnes ayant des rapports sexuels tardifs.
[2] La perte de matière grise diminue le nombre de connexions, mais celles qui subsistent deviennent plus rapides.
[3] Le lobe frontal est considéré comme le centre de décision.
Les débats sur la corruption et la gestion rationnelle des biens publics et fonciers posent la problématique de l’éthique politique. Ces débats mettent également l’accent sur les carences de la formation des hommes d’Etat, qui auront pourtant le devoir d’assurer leurs fonctions sans cupidité, sans abus de pouvoir et sans profit personnel. Mais comme l’écrivait Paul Claudel : « Ce n’est pas avec l’encre et la plume qu’on fait une parole vivante ! ».
Pourquoi les étudiants s’orientent-ils si peu vers les sciences humaines (sociologie, philosophie, langues étrangères, histoire, anthropologie, etc.) ? D’une part, ces formations ne facilitent guère l’accès à l’emploi. En effet, à quoi bon être diplômé de philosophie si c’est pour connaître le chômage ou être mal employé ? D’autre part, le niveau des bacheliers est souvent insuffisant. En effet, ces formations requièrent des capacités d’analyses académiques, la maîtrise d’au moins une langue étrangère et une culture générale solide. Le lien entre les formations techniques et les activités économiques s’établit clairement. Il n’en est pas de même en ce qui concerne les sciences humaines dont les résultats constituent les fondements de l’innovation et de l’harmonie sociale. Nul ne conteste la nécessité pour tous de disposer d’une culture générale et de principes éthiques. Certes, les avancées de la philosophie et de la sociologie sont indispensables à la vie économique et sociale. Ces domaines nourrissent les débats politiques, éclairent la diplomatie, favorisent la compréhension entres les peuples, développent le sens critique et celui de la responsabilité. Cependant, il me semble que l’opinion publique et les décideurs politiques n’établissent pas aisément le lien entre ces vertus et une formation de qualité en sciences humaines (et c’est aussi valable pour la recherche en ce domaine).
Et pourtant, l’Algérie a tant besoin de sociologues, d’anthropologues, d’archéologues, de philosophes, d’historiens, etc. ! Prenons l’exemple de l’histoire : il me semble qu’il reste un long chemin à parcourir. Notre histoire antique et moyenâgeuse est écrite principalement par des spécialistes français. En l’état actuel, l’université algérienne ne peut pas former des spécialistes de cette période car, pour accéder aux textes, il est primordial de connaître les langues anciennes (latin, grec, égyptien, hébreu, etc.). De plus, notre université a cessé d’enseigner ces langues à la fin des années soixante-dix. Pourtant, la majeure partie de notre histoire a été écrite dans ces langues. Faute de spécialistes, nous sommes obligés de travailler selon les traductions françaises et d’autres langues modernes. Ce manquement crée un trou dans notre mémoire collective. De ce fait, certains ne parviennent ni à reconnaître toute l’Histoire de la nation algérienne ni à s’y reconnaître[1]. Dans l’histoire de
Ceci m’amène à aborder la réconciliation nationale qui serait, je pense, une bonne démarche, si elle associait tous les enfants d’Algérie, où chacun pourra se reconnaître et être reconnu par
En septembre 1809, les Français ont créé une « classe de philosophie », qui a pour mission, selon les termes du décret qui la définit, d’enseigner aux élèves « les fondements de la logique, de la morale et de la métaphysique » ainsi que les principales « opinions des philosophes ». Il s’agit de préparer les jeunes gens à entrer dans l’âge adulte qui suppose, en effet, réflexion, esprit critique, capacité à argumenter en comparant la validité des différents choix éthiques et intellectuels possibles sur le sujet donné. Dans la tradition républicaine, pour exercer convenablement ses responsabilités de citoyen, il faut être capable d’autonomie intellectuelle tout comme une certaine autonomie financière peut s’avérer utile pour ne pas voter comme un seul homme sur le modèle de ses « maîtres ».
Ainsi, la philosophie peut être définie comme un « art de la réflexion », un « exercice de l’esprit critique » et une « initiation à l’argumentation ». Selon la tradition républicaine, la philosophie serait par excellence cette « discipline de la méthode » dont l’idéal serait que chacun puisse un jour parvenir à « penser par lui-même ». Des parents seraient heureux de voir leur enfant apprendre à penser avec davantage de « rigueur » et de « réflexion ». Cependant, dans notre cas, le programme de philosophie pour les élèves de terminale ne sollicite guère les facultés des lycéens à s’étonner, à remettre en cause soi-même et les autres, et à se réveiller des sommeils dogmatiques. Â mon point de vue, elle est une suite de l’éducation religieuse. Les gens de culture moyenne pensent qu’étudier cette discipline les éloigne de Dieu. Cette croyance est renforcée par les prédicateurs religieux et parfois même par certains professeurs de philosophie qui conseillent aux lycéens de ne pas approfondir leurs connaissances dans ce domaine. En effet, les enseignants, s’appuyant sur des textes dits de philosophie musulmane du moyen âge et sur les propos de certains oulémas et prédicateurs profanes, craignent que les jeunes lycéens deviennent athées. Les lycéens peuvent aussi se trouver face à des professeurs critiquant à l’excès la religion. Les voilà face à un véritable dilemme ! En outre, les textes proposés, souvent écrits par des théologiens du Moyen Âge, ne suscitent guère l’esprit critique ; bien au contraire, ces textes enracinent l’esprit de sacralisation chez les jeunes. En conséquence, au lieu de devenir des citoyens éclairés et dotés d’une autonomie intellectuelle, les lycéens se voient dans l’obligation de passer par les textes religieux pour argumenter une pensée quelconque. Notons bien que la théologie musulmane n’a pas évolué depuis le moyen âge ! Les jeunes se trouvent donc face à une situation antagoniste, entre la réalité et les obligations religieuses. Ils sont poussés à vivre dans l’hypocrisie, ce qui se traduit, sur le plan psychologique, par la culpabilité, l’angoisse et l’absence de projection dans l’avenir. C’est une des raisons qui poussent parfois des personnes à se convertir brutalement et radicalement dans des dogmes fanatiques pour racheter leurs péchés ou pour se révolter contre les valeurs en exergues. Désormais l’école participe, à son insu et en amont, à préparer le futur citoyen à devenir des fanatiques religieux ou autres. Prenons en compte que la religion répandue dans notre société est traditionnelle dans ses pratiques et ses dogmes de plus en plus sacralisés. Cette sacralisation pose effectivement un problème de mobilité, de flexibilité des valeurs et de cohabitation entre les valeurs républicaines et religieuses, et n’encourage guère l’homme à penser par lui-même.
A terme, n’inculquer aux élèves que de l’éthique religieuse (omniprésente dans une grande partie des textes proposés de la première année à la terminale, dans les cours de lecture, d’histoire, de philosophie, etc. ainsi que dans les comportements de certains enseignants), est insuffisant pour préparer un bon citoyen. A fortiori, notre école devrait préparer des citoyens capables de s’interroger, d’interroger leur histoire et de s’imprégner de la pensée moderne. Comme disait Rabaut Saint-Etienne : « Notre histoire n’est pas notre code ». Il voulait dire par là que nous ne sommes pas prisonniers des traditions, de l’Ancien Régime et que nous pouvons inventer notre histoire et faire la révolution. L’unique richesse à donner à nos enfants est de leur donner les clés du savoir afin qu’ils accèdent à une vie bonne.
Le dernier tome des aventures d’Harry Potter, tant attendu par des milliers de fans, jeunes et moins jeunes, vient de sortir. Il s’agit d’un grand événement médiatique évoqué dans les transports en commun, la rue, les réunions familiales, … Il est impressionnant de voir ces enfants, qui ont pris goût à la lecture avec Harry Potter, « avaler » des centaines de pages en quelques jours. Et nos enfants ? Lisent-ils ? Notre système éducatif encourage-t-il la lecture ?
La plupart de nos enfants ne lisent pas en dehors des textes étudiés dans le cadre scolaire. A l’âge adulte, ils se limitent à feuilleter un journal. Est-ce suffisant pour se cultiver ? Pour certains algériens, la lecture est devenue dérisoire. Ils considèrent les lecteurs comme des gens naïfs et rêveurs. Tout au long de ma scolarité, que ce soit en cours d’arabe ou de français, aucun professeur ne m’a incité à lire. Jadis, la lecture d’un livre faisait partie du programme scolaire et l’élève devait choisir une série d’ouvrage littéraire pour l’année scolaire. Chaque livre lu devait faire l’objet d’une fiche de lecture et d’une présentation à l’oral. Cela se fait toujours dans les pays encourageant la lecture avec une politique bien précise, comme en France ou en Allemagne. Les cours de lecture auxquels j’assistais m’ennuyaient car les textes étudiés ne suscitaient nullement ma curiosité et ne stimulaient guère mon imagination. Je préférais de loin les récits de mes tantes.
Scientifiquement parlant, sur le plan cérébral, des recherches confirment qu’il y a des zones cérébrales pour la lecture et qu’il est important de les stimuler dès l’enfance[1]. Plusieurs méthodes sont utilisées pour aider l’enfant à maîtriser la lecture : semi-globale, mixte, syllabique et autres. Les enfants rencontrant des difficultés de prononciation, dyslexie, dysgraphie peuvent être pris en charge par des orthophonistes. Dans ce cas, il est souhaitable que ces difficultés soient corrigées dès la petite enfance. A cet âge, la rééducation est facilitée car le système cérébral est en formation. La coopération avec des spécialistes tels que les psychologues scolaires, les orthophonistes, les assistantes sociales contribue à détecter les troubles de l’enfant des les premiers signes.
Une grande partie de nos enseignants ne lisent pas et ne connaissent guère les auteurs algériens. Ils citent parfois des noms mais ne connaissent pas le contenu de leur œuvre. Kateb Yacine disait : « Mon nom est connu comme un boxeur mais mes livres ne sont pas lus ! » C’est d’ailleurs le grand dilemme pour beaucoup d’écrivains algériens, qu’ils écrivent en arabe ou en français. Notre école, comme je l’ai souligné dans mes précédents articles, est passée à côté de beaucoup de choses. Le choix des textes étudiés ne respecte pas les méthodes pédagogiques (respect de l’âge de l’enfant, évolution cognitive et milieu social de l’enfant).
L’apprentissage de la lecture permet aux enfants de découvrir leur propre culture et celle des autres. Il permet également d’ouvrir le dialogue entre civilisations et donne à chacun la possibilité d’exprimer son opinion et de comparer sa vérité à celle des autres. Enfin, il donne l’opportunité à chaque enfant de choisir le mode de vie qui fera de lui un adulte épanoui. Il est du ressort des enseignants de donner le goût de la lecture, d’éveiller la curiosité des élèves, et de faire naître des vocations. Pourtant, nos responsables de l’Education sont bien loin de ces objectifs lorsqu’ils se focalisent sur la construction de nombreux établissements scolaires et sur le nombre d’enfants scolarisés !
Tzvetan Todorov[2] écrivait : « A l’école, on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques ». Notre école fonctionne toujours selon l’ancien système. En effet, l’objectif de la lecture n’est pas d’étudier l’œuvre ni même de parler de l’œuvre, mais il est uniquement question d’apprendre à l’enfant à déchiffrer. Et si notre école permettait d’étudier les œuvres de Malek Haddad, Mouloud Feraoun et tant d’autres ! Si notre école nous enseignait comment « La terre et le sang », « Le fils du pauvre », « L’élève et la leçon », etc. ont été écrits, nos bibliothèques seraient assaillies d’élèves assoiffés de savoir.
Autrement dit, il doit y avoir dans nos écoles des espaces aménagés pour la lecture et pour l’apprentissage des nouvelles technologies afin d’accéder à l’information. Mais il faut avant tout du personnel qualifié. Un accord entre les deux ministres de
La lecture est un jeu mais, comme l’a écrit Mustapha Chérif[4], elle a d’abord pour but de garder une mémoire vivante et de s’armer d’instruments de discernement. Ce n’est pas un simple geste de curiosité, de gratitude, de commémoration et d’hommage ponctuel à l’égard de ceux et celles qui ont contribué de manière décisive à forger notre conscience, notre identité et notre humanité, c’est un devoir fondamental. La lecture permet de s’ouvrir au monde, via la littérature, et de comprendre la vie. En outre, elle permet de donner un sens à la vie et d’acquérir l’art de vivre.
Vivrai-je l’époque où nos bibliothèques seront ouvertes à tous et où mes concitoyens lirons partout : dans le bus, le futur métro, dans les jardins. Dois-je y songer ? Me répondrez-vous : « Ta bouche est belle mais elle n’a pas raison[5] » ?
L’humanité souffre actuellement d’intolérance. Chaque civilisation pense qu’elle est mal comprise par l’autre. Comment les civilisations peuvent-elles dialoguer ?
Même si chaque civilisation essaie de montrer à l’autre son ouverture et sa bonne volonté pour se comprendre, il y a toujours un sentiment de supériorité de l’une envers l’autre, de part le passé colonial. Et la relation peut exploser à un moment ou un autre.
Prenons le cas des musulmans (de culture moyenne, voire même des théologiens !). Ils pensent que la civilisation occidentale veut les conquérir culturellement et les convertir par la suite à leur religion (judaïque ou chrétienne). Cette idée est omniprésente dans le quotidien des musulmans. Elle est véhiculée par certains imams et en particulier par les radicaux. En outre, les images des chaines de télévision du moyen orient[1], avec en tête El Djazira, renforcent ces idées et contribuent au dialogue de sourds.
Que peuvent faire les musulmans pour « combattre ce spectre envahissant » ? Dans un article sur l’image des musulmans dans les médias occidentaux [2]», un membre du Haut Conseil Islamique a exposé les raison pour lesquelles l’image des musulmans est ternie aux yeux des occidentaux. Ce qui m’intéresse dans cet article, c’est la façon dont l’auteur analyse ce phénomène. Comme d’habitude, lorsque certains théologiens musulmans analysent la pensée occidentale, ils le font de manière superficielle. Je me demande s’ils ont étudié la pensée occidentale d’une manière approfondie ! Ils confondent religion chrétienne ou juive et les valeurs modernes.
Selon l’auteur de cet article, l’existence de la civilisation a trois dimensions : Dieu, Homme, Terre :
· Dieu : selon la législation divine ;
· Homme : sa croyance et ses actes au sein de la civilisation ;
· Terre : tout ce que Dieu a créé au profit de l’Homme.
Dans le même ordre d’idées, l’auteur affirme que l’Occident ne s’intéresse guère à la première dimension : Dieu. Dans un esprit de généralisation (pour ne pas dire totalitaire), l’auteur nous laisse croire qu’il ne fait pas de distinction entre un croyant et des non-croyants ! Pourtant, la pensée contemporaine est le fruit de l’esprit rationnel. Elle est devenue scientifique : « les savants décrivent le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être », écrit Luc Ferry dans son ouvrage L’homme-Dieu. Ce qui m’amène à penser que les valeurs fondamentales des Modernes sont pensées à partir de l’homme et non déduites d’une révélation divine. Le recours à la religion est un support mais pas une seule source de déduction. Toujours selon Luc Ferry (p.43-44) : « Il faut écarter le malentendu selon lequel la modernité, réduite à une « métaphysique de la subjectivité », résiderait dans l’équation : toute puissance de l’égo = individualisme narcissique = fin de la spiritualité et la transcendance au profit de l’immersion totale dans un monde de la technique, anthropocentriste et matérialiste. Il se pourrait bien, au rebours exact de ces poncifs ordinaires des idéologies antimodernes, que l’humanisme, loin d’abolir la spiritualité, fût-ce au profit de l’éthique, nous donne au contraire accès, pour la première fois dans l’histoire, à une spiritualité authentique, débarrassée de ses oripeaux théologiques, enracinée dans l’homme et non dans une représentation dogmatique de la divinité. »
Les idées modernes émanent de l’homme. De ce fait, nous pouvons discuter de ce que nous pensons et non ce que nous devrions penser, surtout dans le cadre du dialogue avec l’autre qui n’a pas les mêmes mécanismes de pensée et qui a un schéma cognitif différent du notre. Les réactions disproportionnées de certains musulmans renforcent l’image véhiculée par les médias. Cette image est souvent associée aux résidus de l’inconscient collectif dominé par l’image coloniale, Il réside dans l’inconscient collectif que les musulmans sont violents, incultes et non encore prêts à la pensée moderne. Autrement dit, chaque civilisation veut dominer l’autre et dans ce rapport de force, les conflits persistent.
Le dialogue :
Litige entre « je » et « tu » et « nous » et « vous ».
Certains pensent que leur ‘’je’’ est plus raisonnable, rationnel, etc. Alors, ils disent : « Je possède toute la vérité et je suis le seul à la posséder ».Cependant, la tolérance est liée à la vérité, et la vérité au niveau de l’homme est relative. Chacun possède une part de cette vérité, et celle-ci est non seulement affaire de savoir mais aussi, et davantage, affaire de dispositions morales. Il faut donc sortir de ce cercle infernal et égoïste, et passer à la tolérance active. Celle-ci induit qu’il faut en soi-même développer son propre enracinement culturel, religieux, moral, pour être à-même de dialoguer avec ceux qui sont enracinés ailleurs. Il est nécessaire d’avoir assez d’ouverture pour apprécier les différences des autres dans une recherche commune de la Vérité. Le dialogue entre les religions peut être un point de départ pour chacun dans la découverte de l’autre. Alors, quels sont les points qui peuvent engendrer le climat de la tolérance ? Benoît Joseph Boyer[3]nous les rapporte tels que les livrait Amadou Hampâté Bâ[4], qui a consacré tout sa vie au dialogue entre l’Islam et le Christianisme :
· Ne pas épouser les querelles du passé ;
· Chercher l’unité interne au sein des différentes confessions ;
· Trouver des hommes de bonne volonté pour le dialogue ;
· Rechercher des points d’accord.
C’est le respect de toutes ces consignes qui garantira un climat de tolérance. Il est grandement souhaitable que la mondialisation fasse éclore la tolérance, en brassant les peuples et leur culture respective.
Pourquoi la tolérance à l’école ?
La tolérance est parmi les préoccupations modernes. Elle est parfois nécessaire à l’intégration des valeurs universelles. Elle est aussi un élément primordial dans les rapports humains au sein des sociétés multinationales. Pour que les confrontations entre les ethnies soient évitées, il faut un climat d’entente tempéré par la tolérance.
L’enseignement de la tolérance à l’école est devenu primordial, en vue du respect et de l’estime de l’autre. Je suis convaincu que le rôle de l’école ne peut se borner à enseigner la lecture, l’écriture et les mathématiques. L’humanité est en évolution rapide sur le plan technologique, ce qui crée une perturbation au niveau de l’homme, c’est-à-dire qu’il y a un décalage entre l’âme et le corps en général. L’homme tend à devenir une sorte d’automate ; il développe des valeurs matérialistes au détriment des valeurs humaines !
Comment rattraper ce déphasage et donner un remède efficace et rapide, pour éviter une crise très grave qui menace l’existence de l’homme lui-même ? Comme je l’ai souligné plus haut, l’école doit plus que jamais assurer une instruction intellectuelle et technique à la fois, en assurant l’intégration de l’élève dans sa société et dans l’universel.
L’école n’est d’ailleurs pas seulement un espace d’enseignement théorique mais un lieu de socialisation pour s’ouvrir les uns aux autres et sortir du cocon familial. Cet enseignement amènera forcément à des comportements tolérants.
Il suffit donc d’une volonté et d’un esprit rationnel. Pour ce faire, l’Algérie a besoin de la tolérance pour sortir de la culture belliqueuse. Elle retrouvera ainsi la paix et son authenticité. « Ses enfants (pourront) marcher vers le changement et les temps nouveaux sans mutiler l’Islam, sans renoncer à la liberté, sans renier leur propre civilisation ! » Ferhat Abbas[5] .
Haddar Yazid
[1] Il n’y a pas d’étude sur l’image des occidentaux dans les médias musulmans. Les résultats de cette étude pourraient peut-être être intéressants.
[2] Cf. revue publiée par HCI N°01.
[3] Prêtre des missionnaires d’Afrique. (cf. Islamo-Christiana n°19).
[4] Amadou Hampâté Bâ (1909-1991), peul malien, disciple de la saga de Bandiagara Tierno Bokar, témoin du dialogue islamo-chrétien en Afrique.
[5] Cf. : indépendance confisquée, édition Flammarion 1984, p25