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Vendredi 30 Novembre 2007

Publier dans El-watan du 03/12/07

 « Tout symptôme a une valeur dans le passé, dans le présent et pour l’avenir »

Ibn Sina (Avicenne, 980-1037 J. C)

 

 

 

 

 

 

On ne doit pas s’étonner si, en Algérie, le nombre de personnes nécessitant un suivi psychiatrique dépassent le seuil de deux millions. En effet, comme je l’ai souligné dans un article sur la formation des psychologues en Algérie, les événements que les Algériens ont vécus pendant la décennie noire et la libération brusque du marché économique, laissent des séquelles sur le plan psychologique. En outre, tout événement négatif vécu par une personne provoque des réactions psychiques qui dépendent moins de la nature de l’affection en cause que de sa perception, de l’enjeu vital qu’elle représente et des ruptures de vie qu’elle peut impliquer. Une mauvaise fracture de la jambe, par exemple, peut briser la carrière d’un sportif ou simplement lui interdire la pratique d’un sport qui était nécessaire à son équilibre psychologique, et induire l’angoisse ou la dépression. Les personnes ayant assisté à des exécutions, à des massacres, ou à des événements aussi violents sont forcément atteintes dans leur psychisme. Aux Etats-Unis, le taux de suicide est de plus en plus élevé au sein des militaires qui ont participé à la guerre en Iraq. En Algérie, on parle peu de ce phénomène qui existe pourtant !

 

 

 

Les maladies et leurs conséquences entraînent ainsi une modification de l’identité du sujet, une baisse de l’estime de soi, une rupture du projet de vie, et déclenchent ou accentuent l’angoisse de la mort. Cependant, le retentissement psychologique de la maladie est, dans une large mesure, indépendant de la nature de l’affection. Il dépend essentiellement de la personnalité du sujet, de la perception qu’il a de la maladie et de ses conséquences vitales ou fonctionnelles, mais également de la qualité du soutien qu’il trouve auprès de son entourage.

 

 

 

En Algérie, la prise en charge des handicapés mentaux est carencée car les institutions répondent rarement à leurs besoins. Les psychiatres, en nombre insuffisant (1 pour 60 000[1]), manquent de temps pour renouveler leur formation. D’autre part, le personnel manque parfois de professionnalisme. Dans ces conditions, les familles d’handicapés mentaux se trouvent souvent démunies.

 

 

 

Certains malades mentaux sont cloîtrés chez eux, souvent depuis l’enfance, sans contact extérieur. Je l’ai constaté moi-même lors d’une visite à domicile réclamée par les parents de deux filles handicapées mentales. Elles portaient des sacs en plastiques en guise de couches car, sur le marché algérien, les couches pour adultes sont rares et chères. D’autres malades mentaux errent dans les rues. Certains sont bien connus de la population pour laquelle ils sont inoffensifs. Chacun leur fournit vêtements et nourriture et personne n’est choqué par les conduites les plus aberrantes. Une aliénée déambulant nue dans la rue n’attirera pas de réaction hostile et chacun l’aidera à réintégrer son repère habituel.

 

 

 

En Algérie, le mariage consanguin est l’une des causes les plus fréquentes d’handicap mental. Selon une étude réalisée par la Fondation Nationale pour la Promotion de la Santé et du Développement, le taux de mariages consanguins est de 88 % à Tébessa, 56% à Ghardia, 52% à Ain Defla et 50,6% à Bejaia[2]. Cette étude a été menée par des étudiants en médecine entre novembre 2006 et Avril 2007. Le mariage consanguin est culturel. Il est souvent conclu dans le but de préserver l’héritage financier de la famille ou pour des raisons d’ordre purement traditionnel. Cependant, ces pratiques ont des conséquences désastreuses sur le plan pathologique. Nous assistons en effet à une forte augmentation de trisomies 21, de becs de lièvre, de maladie X fragile, maladie de Duchenne, etc. et des pathologies génétiquement rares[3]. Ces pratiques culturelles ont des conséquences coûteuses pour l’état et la société. Elles pourraient pourtant être évitées par le biais, par exemple, d’une campagne de sensibilisation. Il est nécessaire que toute la société (médias, scientifiques, imams, enseignants et médecins de proximité) s’implique dans cette cause.

 

 

 

Une mauvaise hygiène de vie peut également être source de handicap mental. Dans les bidonvilles où il n’existe ni eau potable ni système d’évacuation des eaux usées, les habitants sont exposés à de hauts risques de handicap mental. Ce risque est aggravé par la présence de rats et autres bestioles qui peuvent participer en amont à des aberrations chromosomiques.

 

 

 

La malnutrition est un autre facteur du handicap mental. En effet, en Algérie, le manque de ressources et les prix exorbitants privent beaucoup d’enfants d’aliments indispensables à leur croissance. Autrefois, le couscous était riche en légumes, en viande, en semoule, ce qui en faisait un repas équilibré (lipides, sucres lents et protéines). Désormais, ce déséquilibre alimentaire touche l’ensemble de la société. D’après les normes de l’organisation mondiale de la santé (OMS), la malnutrition touche l’Algérie. Certaines études ont montré que l’alimentation carencée chez la femme enceinte augmente le risque de naissances d’handicapés mentaux. Par exemple, le manque de vitamine B6 pendant la gestation favorise le risque de naissances d’enfants autistes. Pour pallier à cette carence alimentaire, il faudrait généraliser la restauration à l’école permettant aux enfants non seulement de manger équilibré mais aussi d’acquérir des notions d’hygiène alimentaire. L’encadrement par des adultes est évidemment indispensable. Cela permettrait également de prévenir les pathologies émergentes telles que l’obésité et l’anorexie.

 

 

 

Enfin, le handicap mental peut être provoqué par certaines pratiques cultures. Par exemple, les bébés emmaillotés et dormant dans une pièce surchauffée souffrent très souvent de déshydratation, ce qui peut entraîner des convulsions. Certains internes, devant ces situations d’urgence, prescrivent des anticonvulsifs à fortes doses, ce qui entraîne, dans la plupart des cas, des séquelles irréversibles (épilepsie, retard du développement moteur, etc.)

 

 

 

Dans certaines cultures nord-africaines, on ne laisse jamais le nouveau-né seul et sans objet de protection, ceci pour éviter les fièvres, les convulsions, les maladies graves et la mort. L’enfant doit rester ainsi les quarante premiers jours de sa vie sans franchir le seuil de la maison. A sa première sortie, il est emmené en pèlerinage chez un marabout saint. L’enfant dans les bras, on fait plusieurs fois le tour du tombeau du saint afin d’attirer sur lui la protection divine et lui garantir un avenir. Lors d’une crise d’épilepsie pendant laquelle les convulsions ne seraient que les mouvements clastiques du démon au sein du malade dont le corps lui devient étrange, les personnes présentes sont terrorisées à la vue de ce phénomène : l’épileptique provoque la peur et l’angoisse. C’est ainsi qu’un grand nombre d’enfants en bas âge présentant des convulsions –pathologie fréquente en pédiatrie – restent sans traitement parce que les démons les habitent et que seules les thérapies traditionnelles peuvent y remédier !

 

 

 

Des personnes sont considérées comme possédées, habitées, frappées par les Jnouns (ou démons) qui révèlent leur mauvaise essence, leur puissance, leur mécontentement à travers leur délire. Il s’agit en fait de crises d’épilepsie ou de manifestations hystériques paroxystiques. A le voir rire ou parler seul, on explique que l’halluciné s’entretient avec le démon qui est en lui alors qu’en fait, il est en rapport constant avec son monde hallucinatoire. Les hallucinations sont des perceptions involontaires sans objet. Les illusions sont dues à la perception erronée des qualités d’un objet ou d’une situation réelle. Ces deux aberrations sensorielles relèvent, dans la grande majorité des cas, d’une pathologie neurologique ou psychiatrique[4].

 

 

 

Dans les pays maghrébins à forte culture traditionnelle, l’opposition entre pratiques traditionnelles et médecine légale est toujours d’actualité. Selon le Professeur BOUCEBCI, cette question est importante vu le nombre de patients, de toutes origines socio-économiques, qui ont recours aux diverses pratiques traditionnelles. C’est un constat quotidien en psychiatrie, médecine générale, pédiatrie, gynécologie, etc. Cette confrontation soulève d’emblée la place da la pratique traditionnelle et celle du savoir médicale. Selon le même auteur, il semble que l’irrationnel réponde à un besoin réel, profond, peut-être inné chez l’homme, besoin exprimé par ce qui nous apparaît dans les cultures anciennes comme relevant du mythique et du merveilleux. Ces aspects retrouvés dans les pratiques traditionnelles où ils colorent s’ils ne résument les connaissances de l’époque ou leur mode d’approche et d’expression, induisent une attitude variée dans notre appréciation, compréhension et remise en question des problèmes et modèles médicaux, notamment thérapeutiques possibles et efficaces. Dans le même ordre d’idée, l’adhésion du patient et l’efficacité d’une pratique traditionnelle tiennent aussi, comme l’a souligné ELLENBERGER, à son acceptation culturelle.

 

 

 

Selon Ghita El Khayat[5], les Berbères auraient attribué avant l’Islam des pouvoirs magiques aux arbres, aux pierres et à d’autres objets. Le personnage sacré du marabout, intercesseur entre Dieu et ses fidèles, auréolé de la « Baraka » -sorte de talent béni-, aurait été parfaitement adapté à la mentalité berbère. Le marabout est un « salih », un saint, « Sayed », un seigneur, dont les bienfaits sont transmissibles à son successeur ou à ses descendants. Quelques marabouts dirigèrent ou inspirèrent les nombreuses confréries, « zaouïa », qui ont joué un rôle important en région d’Afrique du nord. La zaouïa remplissait trois fonctions : religieuse, culturelle et sociale. Comment en est-on venu à lui confier les malades mentaux ? Cela reste encore à découvrir… Selon Ghita El Khayat, une corrélation a dû s’établir, à un moment donné, entre personnage du Saint et la guérison supposée d’une telle maladie. Le marabout, doté de son vivant et après sa mort du pouvoir de soulager aussi bien moralement, physiquement que psychiquement, est surtout le détenteur de la « Baraka », don précieux qui le place comme intercesseur bienheureux entre Dieu et les Hommes…

 

 

 

Cependant, les saints étaient et sont encore réputés comme ayant un pouvoir particulier sur telle ou telle affection, et certains sont capables de guérir quasi-exclusivement les maladies mentales. Chaque marabout a sa spécialité (épilepsie, maladies neurologique, hystérie, convulsions, troubles sexuel et de l’érection, etc.) Certains sont réputés souverains contre « Lemsalmine », démons qui habitent le possédé. Par contre, certains utilisent la pharmacopée, méconnue, mais aux réelles vertus médicales. Le Pr. BOUCEBCI cite l’exemple d’un enfant dont l’instabilité psychomotrice et les désordres relationnels ont été nettement améliorés après avoir bu de façon régulière l’eau d’une source. Après analyse, il s’est avéré que cette eau était riche en sels de lithium.

 

 

 

D’autres thérapies relevant de la pharmacopée traditionnelle, notamment celles recourant aux plantes, sont parfois dotées de réelles vertus, même si les principes actifs restent encore mal cernés ou inconnus sur le plan pharmacologique. Toutefois, il est important de souligner que ces pratiques doivent êtres contrôlées par les institutions étatiques. Pour les exercer, il est primordial de connaître les substances chimiques de chaque plante et leurs rôles pharmacologiques. Dans certains pays, il existe des programmes universitaires incluant l’étude de la pharmacologie traditionnelle afin de ne pas laisser libre cours au charlatanisme (voir le cas rapporté par la presse nationale en novembre 2007, d’une femme décédée suite à une rekia).

 

 

 

Les pratiques traditionnelles, rationalisées et étalonnées aux normes scientifiques, pourront être conservées par la société et permettront aux groupes pharmacologiques de développer des remèdes plus efficaces.

 

 

 

 

 

 

Yazid HADDAR



[1] Cf. El-Watan 8/11/07.

 

 

[2] Cf. El-Watan 19/09/07.

 

 

[3] Cf. In Science, vol 11, N°31, p 3851, 2006, cité dans Cerveau et psycho N°17, où un retard mental particulier a été identifié chez sept enfants d’une même région, tous porteurs d’un même gène muté.

[4] Cf. Neurologie clinique et neurologie du comportement, P367, 2006. 

[5]  Une psychiatrie moderne pour le Maghreb, édition l’Harmattan, 1994.

publié par Haddar yazid dans: psycho

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